Goinfres, les Américains ? On pourrait le croire à la vue des œuvres des artistes du pop art, où la nourriture constitue le plat de résistance de leur répertoire. Dans leur iconographie du banal, ils utilisent les produits alimentaires comme un ensemble de signes renvoyant à la réalité la plus élémentaire, la plus vulgaire — bref, la plus populaire. Leur choix se porte essentiellement sur les stéréotypes locaux : hot-dogs, glaces ou hamburgers. Célébrée par la littérature et le cinéma, partagée en théorie par chacun, cette alimentation demeure le signe le plus visible du grand rêve américain. Dans ce « festin », Wayne Thiebaud s’est vu confier le dessert : pâtisseries, parts de tarte, gâteaux et autres friandises, soigneusement disposés dans une vitrine de traiteur. Fin du repas pour celui qui a vécu et travaillé sur la côte Ouest, un peu à l’écart de la génération ayant fait de New York la capitale mondiale de l’art. Avec lui, on est loin des effets de matière d’une nature morte hollandaise — cette illusion parfaite d’une vérité tangible où l’estomac trouvait autant son compte que les yeux. Lisses, aux couleurs raffinées, ses images, glaciales et dénuées d’émotion, ont l’aspect luisant et artificiel des faux mets en cire que l’on aperçoit parfois en vitrine de restaurant. Rappelons que Thiebaud fit ses débuts dans la publicité, comme graphiste et illustrateur. Ces icônes désincarnées, mises en orbite dans un univers d’uniformité et d’abondance, séduisent tout en flirtant avec la monotonie. Au risque d’en contaminer le spectateur ?
Itzhak Goldberg
Wayne Thiebaud, jusqu’au 18 janvier, The Courtauld Institute of Art, Londres