Par-delà le tissage Abakans ? Il fallait bien un terme inédit dans l’histoire de l’art pour désigner les formes inventées par la plasticienne polonaise Magdalena Abakanowicz (1930-2017). Que ce nom soit dérivé du sien n’a rien d’anodin : les Abakans incarnent à eux seuls l’essentiel de sa démarche artistique. Ces hybrides de tissage et de sculpture, ces couches de tissu enveloppantes, à la fois lourdes et souples, sont suspendues au plafond et descendent presque jusqu’au sol. Elles laissent par endroits des ouvertures qui peuvent évoquer, selon les commissaires, « la chair écorcée du bois, la fourrure d’un animal, les lèvres ourlées d’un sexe féminin ». Pour l’artiste, il s’agit avant tout de lieux pour s’abriter (Habit noir, 1975). Le spectateur, quant à lui, s’interroge face à ces formes hors normes, à la fois absorbantes et inquiétantes : cocons ou monstres marins flottants ? Quoi qu’il en soit, accueillantes ou agressives, ces œuvres permettent à Abakanowicz d’interroger sans cesse les liens ambigus et mouvants entre l’espace intime et l’espace environnant. L’une des rares artistes à accéder à une reconnaissance internationale derrière le rideau de fer, Abakanowicz débute par la peinture. Elle choisit ensuite la fibre — vivante et malléable — comme texture et support de ses œuvres. Ce recours au tissage remet en cause la hiérarchie traditionnelle établie par l’histoire de l’art, qui a longtemps relégué cette discipline au domaine de l’artisanat. Malgré la valorisation des arts décoratifs et l’importance que Matisse ou Klee accordaient à la tapisserie, c’est avant tout l’image produite à la surface qui demeure déterminante. Invitée à la première Biennale internationale de la tapisserie de Lausanne en 1962, Abakanowicz réalise Composition de formes blanches, une toile monumentale au format vertical — de plus de six mètres — qui provoque le scandale. Pourtant, l’œuvre, recouverte de formes géométriques héritées de la tradition du constructivisme polonais, conserve encore une apparence bidimensionnelle. Progressivement cependant, les œuvres gagnent en relief, lorsque l’aspect régulier et étroitement contrôlé du tissage se libère de l’harmonie répétitive pour laisser place au débordement et à l’inachèvement (Les Coquillages, 1973). L’accent mis sur le relief et l’épaisseur, mais surtout le geste radical par lequel le tissage se détache du mur pour se déployer dans l’espace, conduit aux sculptures-installations que constituent les Abakans. L’artiste ressent-elle alors le besoin de poursuivre sa réflexion sur le corps de manière plus explicite ? Les étranges créatures acéphales, alignées en rangs, ces foules figées comme pétrifiées, ou encore les célèbres Figures de dos, composent une armée d’êtres semblables, mais jamais identiques. Faut-il y voir le reflet d’une existence marquée par la guerre et par le régime communiste ? Abakanowicz ne se prononce pas. Il n’en demeure pas moins que ces animaux étranges, comme archaïques, enfermés dans un silence pesant (Mutants debout, 1992-1994), tout comme la série Jeux de guerre (1982), assemblages menaçants de bois et d’acier, ne livrent pas une vision rassurante de l’humanité.
Itzhak Goldberg
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