En parcourant les nombreux visages d’Emanuel Krouk, on songe inévitablement à Henri Michaux qui confessait :“Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages. Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier l’un après l’autre dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi, tous ces visages ? Sont-ce d’autres ? De quels fonds venus ? Ne seraient-ils pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? » On aurait pourtant tort de croire que les visages de l’artiste renvoient à son propre reflet. « Trois cent soixante-cinq femmes à la fin du XXe siècle » : tel est le titre. Mais ces visages sans traits, à rebours du visible, refusant toute intimité ou possibilité de dialogue, sont-ils encore vraiment des visages ? Ne seraient-ils pas plutôt des figures disloquées, aux contours fébriles et incertains ? La « face » ne conserve que son architecture extérieure : une forme plus ou moins ovale, plus ou moins évidée de ses composants organiques, de sa substance. Parfois subsiste une structure – une ligne d’orbite, une courbe de lèvre ; parfois, au contraire, tout se dissout en un champ de touches colorées, fluides, flottantes. Les repères s’effacent, la figure se défait, échappant à toute fonction descriptive. Ce retrait efface les certitudes : les contours se réduisent à des traces, à de fragiles vestiges imprimés sur la surface. Plus que de figuration, il s’agit de défiguration. L’œuvre oscille ainsi entre l’affirmation partielle d’une présence humaine et la négation de tout signe qui pourrait en attester. Un fragment demeure pourtant : l’œil. L’œil, ou plutôt le regard. Giacometti le rappelait : « Ce qui faisait la différence entre la mort et la personne, c’était son regard. » En définitive, Krouk ne peint pas des visages, mais des regards. Regards frontaux qui ne nous quittent pas, qui nous fixent sans nous voir. On songe ici aux petits tableaux réalisés par Schoenberg entre 1908 et 1911. Ces « portraits », hiératiques et frontaux comme des icônes, loin de tout réalisme, ne visent qu’à transmettre la puissance d’un regard, fixe et inquiétant. Schoenberg écrivait : « Je n’ai jamais vu de visages, mais seulement des regards… C’est pourquoi je peux imiter le regard d’une personne. Un peintre embrasse toute la personne d’un coup d’œil, et moi seulement son âme. » « Le visage, miroir de l’âme » ? On peut douter que Krouk adhère à ce cliché, qui voudrait que le souffle d’une âme surgisse comme par enchantement du visage. Les figures humaines qu’il rassemble ici sont le plus souvent des cas limites : allusions plus que descriptions. Ce ne sont plus des êtres de chair, mais des apparitions d’outre-tombe. Déformés, boursouflés, souffrants — bref, humains et tragiques — ces visages apparaissent comme les fragments émiettés d’une forme en gestation, d’une figure qui tente d’émerger. Ou de disparaître. Autrement dit, la figure humaine se cherche, se construit dans le même temps qu’elle se déconstruit. Ces faces sont-elles condamnées à l’effacement, à une dissolution progressive ? Ce qui est certain, c’est qu’elles créent un univers clos, où nul ne peut pénétrer. Certes, le visage souffrant n’est pas une nouveauté artistique — l’art religieux regorge de martyres — mais ici la mort est laïque. Elle ne négocie plus avec l’au-delà. Pourtant, comme l’écrit Jean Clair, « ces faces reviennent-elles de très loin, de là où rien n’a plus de nom »1. Elles reviennent tout de même pour exprimer ce que tous les visages ont tenté, depuis toujours, d’exprimer de mille façons. Exprimer sans pathos, sans un son : car ces têtes crient, mais d’un cri tourné vers l’intérieur. Itzhak Goldberg