Jean-Marc Cerino, galerie Sator Komunuma 43 rue de la Commune de Paris 93230 Romainville, jusqu’au 5 avril Marie Denis, D’eux, Palais Idéal, Facteur Cheval, Hauterives, jusqu’au 5 mai, Alphonse Allais, Album primo-avrilesque, 2025, éditions Aux Feuillantines.
Peut-on qualifier l’œuvre de Jean-Marc Cerino de peinture d’histoire ? Indiscutablement, mais sans rien de commun avec ce que l’histoire de l’art a longtemps placé au sommet de sa hiérarchie des genres. En effet, la peinture d’histoire de Cerino ne raconte pas d’histoires. Aucune narration ne permet ici de reconstituer les épisodes ayant mené à ce qui s’apparente à un interminable répertoire visuel de la destruction. Cette peinture d’histoire est intimement liée à la photographie. Pourtant, à la différence de nombreux artistes qui, témoins de leur époque, utilisent des photographies contemporaines, Cerino puise dans des images d’archives. Ces archives – ces « documents rassemblés, répertoriés et conservés pour servir à l’histoire d’une collectivité ou d’un individu » (Trésor de la langue française) – ont aujourd’hui toute leur place dans l’espace muséal ou la galerie. Cette évolution reflète la convergence croissante entre les arts plastiques et les sciences humaines et sociales, en particulier l’histoire, donnant naissance à ce que l’on nomme les « artistes-documentalistes ». En d’autres termes, l’archive devient un point de jonction entre les disciplines. Les choix de Cerino ne doivent rien au hasard : il agrandit sur la toile des images emblématiques du passé, chargées de mémoire. À partir de photographies en noir et blanc, il reproduit avec minutie les lieux représentés, en conservant les mêmes teintes. L’artiste explique ainsi son procédé : « L’image du document photographique est reprise sur le devant du verre à la peinture à l’huile noire, et le fond (noir, blanc ou coloré) est réalisé sur le dos du verre. Pour les fonds noirs ou blancs, cela est fait à la bombe (peinture synthétique). » Exécutées avec lenteur, ces images, tenues à distance, s’opposent à tout expressionnisme et s’expriment par leur mutisme. Le travail de Cerino contribue sans doute à l’esthétisation de ces représentations, leur conférant une véritable valeur artistique. Mais son œuvre dépasse le seul cadre de la mémoire pour investir pleinement celui de la création. Parfois, elle provoque un trouble, un doute, voire une inquiétude, notamment lorsque certaines images sont recouvertes d’une fine couche noire semi-transparente. Celles-ci ne se révèlent véritablement que lorsque le spectateur se place sur les côtés, évoquant inévitablement le célèbre tableau de Holbein, Les Ambassadeurs. Dans cette vanité, une anamorphose - un crâne - se redresse et apparaît lorsque l’on observe la toile sous un angle oblique. Toutefois, chez Cerino, il ne s’agit pas d’un exercice de virtuosité. En oblitérant partiellement la vision frontale, il oblige le spectateur à scruter plus attentivement l’image. Ce procédé n’est pas anodin : il est utilisé dans trois œuvres précises – Dresde, les ruines de la Frauenkirche (2012) ; Varsovie, perspective de la rue Piwna, 1945 (2012) ; Guernica, 1937 (2012) – où, au milieu des paysages dévastés, surgissent des traces de vie. Toutefois, il ne s’agit pas d’êtres humains, totalement absents de ces scènes de désolation, mais d’animaux errant parmi les ruines ou les survolant. On se souvient que Cerino a participé à l’exposition Formes de la Ruine au Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2023. A cette occasion déjà, on a eu affaire aux images éloignées de toute rêverie romantique, face aux édifices effacés lentement par le temps. Ici, comme à Lyon, les ruines sont le résultat direct de la violence humaine. Pourtant, l’artiste refuse de représenter les conflits récents – Syrie, Palestine, et bien d’autres – estimant qu’une distance temporelle est nécessaire pour éviter des jugements hâtifs. Ce choix peut être contesté, d’autant plus que Cerino, en tant que citoyen, exprime des positions politiques bien tranchées. Mais on peut aussi adhérer à la vision de Laurent Demanze, selon laquelle : « Aujourd’hui, l’archive n’est plus un monument circonscrit aux territoires du passé : elle est déplacée vers le présent et le futur. » Ailleurs, certains monuments ont résisté aux péripéties du temps. Mais le Palais Idéal du Facteur Cheval est-il un monument comme un autre ? Cette architecture fantastique, qui mêle des styles issus de lieux et d’époques variés, n’a pas été édifiée en hommage à un événement du passé. Ce « Travail d’un seul homme » – comme l’indique l’inscription laissée par le Facteur sur la façade de l’édifice – est le fruit de 33 ans d’efforts acharnés, faisant de ce lieu un monument à l’ingéniosité humaine. En témoigne la foule de visiteurs qui en fait l’une des destinations touristiques les plus prisées de France. Pour éviter que le lieu ne se fige, son directeur, Frédéric Legros, invite des artistes contemporains à établir un dialogue avec cette œuvre totale qu’est le Palais Idéal. L’exposition de Marie Denis illustre cette dynamique. La présentation souligne que cette plasticienne, « à l’instar de son illustre prédécesseur, expérimente des techniques de tressage, de sculpture, d’assemblage, créant ainsi des variétés inédites, un véritable cabinet de curiosités. » De fait, le spectateur découvre un répertoire étonnant de formes et de matériaux. Les Ambulantes, réalisées à partir de cartons récupérés en fin de marché, sont de véritables trompe-l’œil en trois dimensions. Cheval pariétal, conçu en peau de cheval, transpose en sculpture les peintures rupestres des grottes historiques de l’Ardèche, région d’origine de l’artiste. Quant à Soleils, il s’agit d’une œuvre réalisée en collaboration avec Karine Dorey, une coiffeuse du village voisin, rencontrée lors d’un précédent séjour. Ensemble, elles ont façonné des sphères recouvertes de poils de chèvre de montagne,« peignés » à la main. Le titre de cette manifestation, D’eux, exprime clairement la volonté de l’artiste de tisser non seulement des œuvres, mais aussi des liens humains. Pour conclure sur une touche d’humour, on recommande vivement L’Album primo-avrilesque, une réédition très soignée du célèbre ouvrage d’Alphonse Allais (1897). Ce livre-objet, à la fois charmant et irrésistiblement drôle, rappelle l’originalité de son auteur, dont les liens avec Les Arts Incohérents annonçaient déjà les provocations des dadaïstes et des surréalistes. « Inventeur » de monochromes, Allais propose notamment une version rouge intitulée Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge. Aux lecteurs de découvrir les autres couleurs !
Itzhak Goldberg