Il fallait oser. Chaise désossée, Maison tremblée, Cheminement, Le passage, Intérieur – nuit : autant d’intitulés qui évoquent l’éphémère, le passager, l’instable. Mini-haïkus, bribes de récits, scénarios latents ou simple dédale poétique, ces titres tracent une cartographie intime que l’artiste nous livre à petite échelle. Il fallait oser inventer des titres en rupture avec ceux, souvent sobres, qui dominent dans le champ de la sculpture. Chez Annie Lacour, ils dégagent une subtile étrangeté, invitant à la rêverie, au dépaysement, à la déambulation. Ils déconcertent autant qu’ils émerveillent. Comme souvent, les sculptures d’Annie Lacour sont des ovnis : difficiles à décrire, à interpréter. Cette œuvre, qui convoque le vide et le plein, se compose de simples silhouettes transparentes, sans noyau central — des dessins spatiaux, agiles, flottants. Ces figures refusent toute précision. Elles demeurent des formes approximatives, comme inachevées mais puissantes et offrent au spectateur une expérience sensible plus que strictement visuelle. Fragiles, ces œuvres ? Pas tant que cela. Réalisées à partir de segments de fer soudés, elles conservent une certaine agressivité. Le fer n’est pas lisse : les plaques, découpées à la meuleuse, gardent leurs bords tranchants, déchirés, déchiquetés. Plus que soudés, les morceaux de métal semblent enfoncés les uns dans les autres, créant une tension palpable. Dans cet univers anguleux et coupant, les formes rondes sont absentes. Ces assemblages paraissent habités par une hésitation, une incertitude, oscillant entre grâce et violence. Vient ensuite la découverte des dessins de Lacour. Dessins de sculptrice ? Esquisses préparatoires pour des œuvres en trois dimensions ? Rien de tout cela. Qu’il s’agisse d’Intérieur Nuit ou d’Intérieur Jour, ces dessins sont des espaces enveloppants, composés de zones plus ou moins denses, aux ambiances changeantes,. Véritables lieux de passage, ils renvoient à l’univers intime de l’artiste. Certaines installations peuvent chercher un effet spatial similaire, mais chez Annie Lacour, même les sculptures aux titres évocateurs comme Passage ou Cheminement demeurent des « objets » qui ne s’étendent pas dans l’espace : elles le suggèrent plus qu’elles ne le remplissent. En définitive, il s’agit moins de prolonger la sculpture dans l’espace que de permettre à l’espace de la traverser. Sculptures et dessins partagent toutefois un même principe : procéder par séries, par thèmes et variations. Chaque version diffère subtilement de la précédente, tout en découlant d’une sensation initiale commune. A priori, tous ces travaux se caractérisent aussi par l’absence de figures humaines — sauf exception. Ainsi, sculptée ou dessinée, la chaise, sans être anthropomorphique, épouse les formes du corps et devient un substitut métonymique. Ici, dans sa version disloquée, menacée de désagrégation, elle ne renvoie plus à la position stable et équilibrée habituelle. Dépouillée de tout détail superflu, cette chaise — seule pièce explicitement figurative de la production plastique récente — reste ancrée dans le réel, au sein d’une œuvre qui tend à s’en détacher.
Sculpter la poésie
sculpture abstraite
Exposition — Annie Lacour