On le sait : les objets sont muets. Pourtant, certaines « choses » nous parlent davantage que d’autres. Est-ce pour cela que la chaise, toujours vidée de son occupant, prend une place centrale dans l’œuvre récente d’Emmanuelle Perat ? Rien de nouveau, dira-t-on : depuis plus d’un siècle, de nombreux artistes se sont emparés de ce meuble en apparence banal, mais nullement innocent. Épousant les formes du corps, il en devient parfois le substitut métonymique — l’exemple le plus célèbre restant celui de Van Gogh. Devenue l’emblème de la solitude, voire de l’abandon, cette chaise contamine de son aura tout siège isolé dans l’espace d’une toile. Les chaises de Perat — de tailles variables, saisies sous des angles multiples, de face, en plongée ou en contre-plongée — semblent se soustraire à ces lieux communs. Tout porte à croire que, désormais émancipées, elles rejettent tout lien avec l’humain. Plus que de simples attributs, elles s’affirment comme des sujets à part entière. De fait, l’artiste ne les envisage pas comme des motifs intégrés à un environnement, mais comme des éléments autonomes dotés de leur propre force. Affrontant le spectateur avec une certaine brutalité, ces chaises perdent toute familiarité. Hiératiques, monumentales malgré leur petite taille, elles se dressent comme des totems silencieux. Le regard bute sur ces formes sobres, repliées sur elles-mêmes, qui opposent une résistance à toute tentative d’interprétation. Pourtant, face à cette longue série, le regard s’interroge. Plus encore lorsqu’il découvre une toile singulière, où des formes indéfinissables – morceaux de bois, fragments de béton ? – s’amoncellent et s’entassent. Intitulée Paysage, l’œuvre oscille entre figuration et abstraction. Certes, les chaises relèvent de la figuration. Mais, dépouillées et traitées selon une approche sérielle – à l’instar des façades de la cathédrale de Rouen chez Monet, des compotiers de Cézanne ou des dunes de Mondrian –, elles deviennent autant de tentatives pour révéler leur structure. On assiste ici à un jeu entre la ligne horizontale – le siège, presque immuable – et la ligne verticale du dossier dont les dimensions varient sans cesse. En d’autres termes, tout converge vers une rencontre, fondement même de toute pratique picturale. Rencontre cruciforme qui, hasard ou non, s’exprime avec plus de netteté dans les quelques Chaises-Dieu exposées ici. Mais, quoi qu’il en soit, dans un effort constant pour dégager les lignes de force essentielles, le sujet apparaît avant tout comme un prétexte, au service d’une recherche dans laquelle c’est la nature même de la peinture qui se trouve interrogée. En dernière instance, l’aspect impénétrable de ces sièges – qui rend tout échange impossible - tient au fait que la logique d’un tableau n’est jamais celle de la réalité. Pour paraphraser Magritte : Ceci n’est pas une chaise. Itzhak Goldberg
Peinture assise
chaise et figuration