Pagès l’enchanteur

BERNARD PAGÈS, Mouvoir, jusqu’au 16 Juillet

Galerie Ceysson & Bénétière

Saint-Etienne

10 Rue Des Aciéries, 42000

Étrange destin que celui de la sculpture, considérée comme une parente pauvre de la peinture. On le sait, l’histoire de l’art moderne est surtout une histoire des mouvements picturaux, la sculpture jouant apparemment le rôle d’une simple caisse de résonance des changements plastiques imposés par les peintres. Peu ou mal montrée, l’histoire de la sculpture subit la domination d’une esthétique marquée par l’univers pictural. De même, peu nombreux sont les sculpteurs qui font partie de Supports/Surfaces - Tony Grand et Bernard Pagès font l’exception. Encore que, la distinction entre les peintres et les sculpteurs avec ce mouvement d’avant-garde n’a rien d’évident. Face à ces plasticiens on reste encore étonné par l’incroyable diversité des gestes et des matières employés. Toiles libres, toiles de bâche, pliages, tressages, tissus divers, cordes nouées…la liste est longue, car chacun des participants du groupe offre sa version plus ou moins radicale de l’œuvre d’art mise à nu. Dans ce striptease pictural, dès 1966, leur réflexion passe en revue tous les constituants physiques du tableau de chevalet - toile, cadre, châssis -, chaque artiste se donnant un champ d’étude et d’action spécifique. Avec les assemblages et les façonnages bruts de Pagès, l’inventaire des matériaux mobilisés, fait par Bruno Duborgel, grand connaisseur de l’artiste, semble interminable. Écoutons-le ; « Nous voilà spectateurs enchantés du bois et du grillage, du granit ou du ciment coloré, du bois calciné, de l’os et du plexiglas, des bidons et des cabochons, ou des briques et de la terre, de la tôle ondulée et du plâtre teinté, du caoutchouc, des fers à béton, de la céramique et de l’IPN, de l’acier rouillé ou du métal galvanisé, du plomb moulé, de la paille et de la plaque d’égout, de planelles de ciment et du cuivre, de fers à cheval, de tubes et poutrelles d’acier, de pointes métalliques, de galets de grès, de granit rose, de blocs de craie, de fers ronds, de feuilles ou coques de plomb doré à l’or fin, de béton, de tuiles, de culots d’obus, de barbelés, de carrelages, de guirlandes de chantier… ». Ailleurs, Brigitte Leal, conservatrice en chef au Centre Pompidou, considère que l’œuvre de Pagès est une véritable démonstration « des gestes, des techniques et des concepts qui seront partagés par plusieurs générations d’artistes…le collage, l’assemblage, le ready-made, l’objet, la déconstruction, la couleur…le site et le non-site ». Éclectique, l’œuvre de Pagès ? Sans doute, mais c’est aussi toute sa richesse. De fait, les Arrangements, les Assemblages, les Colonnes ou les Surgeons, ne portent pas une « signature » stylistique identitaire, un trait particulier qui aurait contribué à sa visibilité immédiate. Si les inclinaisons avec leurs infinies variations donnent le sentiment d’un équilibre ténu, rattrapé, rien dans cette œuvre n’est systématique. « Seules la fabrication et les manipulations multiples me permettent de trouver des solutions vers un travail précis, ou vers un travail nouveau », confesse Pagès. En réalité, il y a quelque chose à la fois de magique et d’artisanal - dans le sens noble du terme - dans cette production plastique qui fait appel aux moyens du bord pour obtenir des alliances d’une extrême complexité. Ces totems qui ne rejettent pas les matériaux organiques - bois, caoutchouc, sable - prennent tantôt la forme d’une colonne, tantôt celle d’un arbre dont les branches performent une danse baroque. Ces travaux, malgré leurs composants bruts, gardent un rare raffinement et dégagent un sentiment poétique exceptionnel. Alors, sculptures ? Assemblages ? Installations ? Tout simplement des structures d’une liberté plastique totale, des objets sculptés dans l’espace pour éviter de raconter des histoires.