Les corps incomplets de Jenny Saville

Grâce au cycle de manifestations consacrées aux femmes artistes, initié par le nouveau directeur de l’Albertina, Ralph Gleis, l’œuvre de Jenny Saville est enfin visible hors de son pays natal. Repérée par le collectionneur Charles Saatchi au début des années 1990, elle est rapidement propulsée sur la scène artistique en intégrant le mouvement des Young British Artists. On comprend alors mal pourquoi cette artiste, dont la puissante figuration centrée sur le corps est célébrée en Grande-Bretagne au Royaume-Uni — elle est née à Cambridge en 1970 —, demeure si peu exposée ailleurs. Une hypothèse émerge : pour les institutions artistiques du monde entier, les deux « saints patrons » de la représentation moderne du corps seraient Francis Bacon et Lucian Freud, tous deux compatriotes de Saville. Curieusement, bien que l’artiste revendique son admiration pour Titien ou Tintoret — voir la magnifique Pietà III (2020) —, elle ne mentionne que rarement ces deux illustres prédécesseurs. Pourtant, à sa manière, elle poursuit l’invention d’un nouveau corps ou plutôt d’un nouveau nu. Il s’agit d’un nu féminin, cela va sans dire, tant ce motif s’inscrit dans une tradition occidentale où il est à la fois idéal de beauté et objet de désir, sous couvert de délectation culturelle. De temps à autre, certaines figures féminines échappent aux expressions codifiées de la passivité et de l’alanguissement, mais elles restent des exceptions. Dans cet exercice périlleux, le corps, chez Saville, refuse toute idéalisation. Il n’a ni la patine habituelle ni ce vernis lisse et sensuel qui promettraient à la fois plaisir esthétique et jouissance visuelle. Pire encore, avec elle, l’acte du peintre n’est plus désir de reproduction, de soumission à un modèle. L’artiste transgresse les lois de l’anatomie : ses figures incomplètes semblent se composer et se décomposer dans un magma de traits et de coulures colorées, plus ou moins transparentes. La figure humaine se cherche, se construit dans le même instant qu’elle se déconstruit. C’est notamment le cas dans Fate (2018), une série de trois toiles verticales, monumentales, qui met en scène des corps puissamment musculeux mais tronqués. Ainsi Fate I est une femme aux membres lourds, au corps désaxé et disloqué, qui arbore une tête rappelant directement la sculpture africaine et dégage une force archaïque, presque menaçante. Dans cette série, Saville accentue l’écart entre la tête, peinte en gris pâle, et la texture de la chair, qui se confond avec une peinture d’une richesse chromatique vibrante.

L’intérêt de Saville pour le corps humain remonte à ses années d’études à la Glasgow School of Art, où elle prend ses distances avec les tendances abstraites dominantes. Cette attirance ne s’arrête pas à la surface de l’épiderme : au milieu des années 1990, elle assiste à des opérations de chirurgie esthétique pour mieux comprendre la structure des muscles, des tissus, des os et de la peau. Cette connaissance anatomique se traduit par des contrastes saisissants : d’un côté, la précision du rendu de certains membres ; de l’autre, le corps s’éloigne de son apparence initiale de et se transforme en fragments indéterminés, des traînées ressemblant à des dépôts de fibres tissulaires (Couples Study VIII, 2022-2023). Certaines œuvres souffrent d’excès ; ainsi, Byzantium (2018) se présente comme un agrégat spectaculaire, mais plutôt confus, de formes. Les visages, en revanche, conservent toute leur densité. Situés au début du parcours, ils captent immédiatement l’œil du spectateur. Avec ces visages griffés, rayés ou recouverts de strates informes de couleur, avec ces visages le geste pictural cesse de vouloir se faire oublier et refuse d’être soumis et discret. Mais, c’est avant tout le regard qui fascine. D’ailleurs, le premier visage de cette série est intitulé Gaze (2024) — titre également donné à l’exposition —, terme suggérant un regard insistant. Mais est-ce vraiment le cas ? Figé, ce regard inexpressif, accompagné d’une bouche entrouverte, semble trahir une forme d’inquiétude, voire d’effroi. On pourrait supposer que, bien que ces visages échappent à toute psychologie et narration, leur mutisme expriment une certaine angoisse. Revenons toutefois au titre de l’exposition Gaze, qui n’a rien d’innocent. En effet, dans la critique féministe anglo-saxonne, le female gaze -regard féminin - est un concept théorisé par la critique de cinéma américaine Laura Mulvey en 1975. Selon elle, il s’agit de déconstruire le regard masculin dominant, particulièrement dans la représentation des femmes. Certes, Saville ne fait aucune déclaration fracassante à ce propos. Il n’en reste pas moins que ce sont des héroïnes mythologiques – Circé, Elpis – qui occupent une place de choix dans son univers. De même, l’une de ses œuvres, Chapter (2016-2018), est dédiée à Linda Nochlin, historienne de l’art connue pour avoir porté un regard novateur sur la place des femmes dans l’histoire de l’art occidental. Autrement dit, sans être une artiste militante, Saville participe au tournant qu’a pris l’art ces dernières décennies.

Itzhak Goldberg

Jenny Saville, Gaze, jusqu’au 29 juin, Albertina, Vienne, Autriche