L’univers carré de Piet Mondrian

Un livre de plus sur Piet Mondrian ? La question est légitime tant la bibliographie consacrée au peintre néerlandais est abondante. En France, toutefois, où l’on ne jure que par l’abstraction lyrique d’un Kandinsky, la situation est bien différente. Selon l’autrice, ancienne conservatrice en chef au Centre Pompidou, outre l’ouvrage historique écrit par Michel Seuphor dès 1956 et les études pointues de Serge Lemoine ou Yve-Alain Bois, il manquait une synthèse générale, à la fois approfondie et accessible, sur une œuvre qui ne se laisse pas facilement appréhender. Ajoutons que Brigitte Léal, qui a organisé avec Frédéric Migayrou la grande exposition “Mondrian/De Stijl” au Centre Pompidou en 2010-2011 et qui avait accès à de nombreuses archives, était particulièrement bien placée pour cette tâche. À la lecture de l’ouvrage, on découvre un Mondrian différent de l’image sévère véhiculée par les photographies où il apparaît raide, voire rigide. Certes, c’était un solitaire, mais un solitaire bien entouré et pleinement conscient de l’importance de la réception de son travail pictural. Patiemment, Léal suit le parcours de Mondrian à partir de ses années de formation, marquées par le symbolisme. Un symbolisme qui n’est pas étranger à la fascination de l’artiste pour la pensée occulte – il adhère à la société théosophique en 1909. Ensuite, ses premiers travaux, notamment les arbres et les maisons d’une ferme (1907-1908), sont examinés par l’autrice. Léal y décèle déjà les caractéristiques fondamentales de Mondrian : la réduction du sujet ramené à ses lignes de force et le recours à une technique sérielle. Bien que cette analyse soit pertinente, on peut se demander si elle n’est pas influencée par une connaissance rétrospective de l’évolution ultérieure de Mondrian. Le chapitre suivant traite de la rencontre de l’artiste avec le cubisme à Paris et de son évolution vers ce qu’Apollinaire a nommé « un cubisme très abstrait ». D’autres étapes connues sont étudiées avec précision : la formation de De Stijl et les relations complexes avec Théo Van Doesburg. Mais c’est surtout le récit détaillé du second séjour à Paris – dès 1919 – qui révèle toute l’étendue du réseau formé autour de Mondrian et de son atelier. Devenu un véritable lieu de pèlerinage, cet atelier est visité par de nombreux artistes – Calder, Jean Hélion – filtrés par son gardien officieux, Michel Seuphor, qui contribue grandement à la notoriété du peintre. Particulièrement novatrice est l’étude des rapports de l’artiste avec la musique ou encore sa vision d’une société utopique inspirée par les principes du Néo-Plasticisme. Le livre s’achève, d’une part, sur le lien entre l’abstraction géométrique radicale de Mondrian et le minimalisme et, d’autre part, sur son succès plutôt inattendu dans le domaine de la mode – notamment avec la célèbre robe réalisée par Yves Saint Laurent. Face à cette somme remarquable, accompagnée d’une quantité impressionnante de reproductions, un seul bémol. L’amour de Léal pour Mondrian fait que, si l’autrice se montre parfois critique vis-à-vis des écrits théoriques souvent répétitifs, elle hésite à relever le moindre défaut dans les œuvres. Bref, quand on aime, on ne compte pas.

Itzhak Goldberg

Piet Mondrian, Brigitte Léal, Citadelles & Mazenod 199,00 €.