Parcours du 22 novembre Ombre est lumière. Mémoires des lieux Vivre libre ou mourir Nicolas Rappel invitation en liaison avec les résidences dans les HLMN gérés par l’ONaCVG ? $ pas vraimnet utile, - même si c’est une manière de ta part de se dédouaner vis-à-vis des eux Intro 5 mn ? Je suis très impressionnée et émue -pourquoi le cacher ? - de ce parcours visuel monumental en ce haut lieu de la mémoire collective nationale. J’ai la chance, Nicolas, de connaitre assez intimement ton travail et d’avoir souvent échangé avec toi au fil de ces dernières années. Voici bientôt 10 ans que tu fréquentes les lieux de mémoire - en particulier les Hauts Lieux de la mémoire nationale - et que tu en imprègnes ton imaginaire d’artiste. Que ton travail soit invité ici même, il le doit à sa puissance et sa singularité qui sont donc reconnues mais il le doit aussi à une possibilité jusque-là impensable-impensée, celle de transposer non pas une représentation des figures du passé ou des évènements de ce même passé mais la représentation des lieux de mémoire eux-mêmes, telle que la perçoit ton regard d’artiste. Cela me semble représenter un véritable tournant. ////

Arrêt 1 Ombre est lumière vis-à-vis de Ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof, 2025, poudre d’acier aimantée, 4 x 11 m 15 mn ? Anne/ « Qu’y a-t-il à voir ? » Rien qu’une forêt sauvage, âpre et rude, hivernale, dont sourd une lumière diffuse. Semée d’éclats lumineux ou taches brun sombre. Pour celui qui est averti, il est possible de reconnaître au centre un mirador, un des miradors des camps du système concentrationnaire allemand, à moins qu’il ne s’agisse d’une cabane de chasseurs, de ces palombières telles que tu les représentais en 2021 en même temps que des bunkers. Mais dans ce monumental paysage-mémoire, la représentation du camp lui-même quasi- absente. Qu’est-ce qui t’a guidé Nicolas vers cette représentation ? Et quelle technique as-tu employée ? moire

Nicolas : ? ??? Représenter le camp. Représenter un camp. Camp non représenté. Camp vu/entraperçu de la forêt qui entoure le camp (à l’époque pas de forêt) Technique etc……..

Anne/ • Par métonymie, mirador représente le camp mais on peut à peine le voir. Image est monumentale mais ne donne au regardeur que des indices discrets (on peut à peine voir le mirador). Mais cet instrument par excellence de la surveillance, caché, presque occulté. Choix de ne pas représenter le lieu de mémoire lui-même mais ce qui en contrarie la vision. $Forme d’expression paradoxale. Image -mémoire en retrait. Refus de toute littéralité (propre à l’art contemporain), de la narration. Peut aussi s’inscrire dans la lignée d’une réflexion née au milieu des années 1980 qui conteste les formes matérielles pérennes du monument, voire revendique son invisibilité (cf Jochen Gerz et Esther Shalev-Gerz Le Monument contre le fascisme de Hamburg-Harburg, Jochen Gerz, Sarrebrücken, 2146 pierres, Monument contre le racisme, 1993). Mémoire non pas mémoire figée, définitive, mais mémoire mouvante.Forêt : Territoire, vaste, mouvant de la mémoire, immense et fragile. + Poudre d’acier volatile de Daubanes, plus discret plus subtile /plomb d’Anselm Kiefer lourdeur et légèreté demi-mesure / démesure

• Forêt à échelle à taille réelle -> échelle du regardeur. Manière de l’inclure. Regardeur convoqué dans une forêt qui cache et où l’on se cache, une forêt danger et une forêt refuge, une forêt qui associe répression et résistance. Différentes formes de projections à partir de diverses mémoires présentes dans les imaginaires (réminiscence de craintes anciennes, archaïques, face au milieu forestier, mémoires de la déportation, mémoires de la résistance (les maquis) mémoires de la survivance en milieux hostiles. Evoque la peinture romantique (puissance de la nature, forêts de conifères). Peut même évoquer les fantasmes nazis autour de la forêt allemande tels que représentés par Anselm Kiefer (dans ses nombreuses peintures monumentales de forêts, dès les années 1970, mais à forte expressivité à la différence du travail de Daubanes).

• Forêt traversée d’une intense lumière diffuse. Beauté plastique de cette réalisation en N&B dont l’arrière- plan lumineux est révélé par les lignes obscures verticales dominantes et d’innombrables enchevêtrements. Fûts et fond du dessin à l’image des contrastes de luminosité dans le Panthéon lui-même. Lumière accentuée par l’obscur. Sorte de combat gagné par la lumière. Portée symbolique : Nuit traversée /cf La Traversée de la nuit (Geneviève de Gaulle-Anthonioz, 1998)/ Le Verfügbar aux Enfers, revue opérette écrite par Germaine Tillion dans l’infâme block 32 réservé aux déportées N&N du camp de Ravensbrück).

Arrêt 2 vis-à-vis Mont Valérien, clairière, 2025, poudre d’acier aimantée, 4 x 11 m (phase finale réalisée in situ réalisation : coulées) 15 mn ? Anne/ « Qu’y a-t-il à voir ? » Vaste rideau clair formé de coulées très fines. Il se déploie à l’arrière d’une voûte très sombre, quasiment noire, solennelle et tout à la fois en état de délitement. Entrée d’une vaste grotte (partiellement couverte de végétaux), d’une caverne peut-être ? Scène de théâtre baroque piranésien démesurément étirée ? Bâti ancien voire antique fortement dégradé dont subsisterait la corniche ? Voûte /crypte ? crypte du Panthéon lui-même- + Au premier plan, au sol, dessin esquissé de rochers et de branches (simple silhouette, image en négatif).

• Nicolas : ? Représenter le Mont Valérien. Voûte : passage voûté par lesquels les corps des fusillés évacués après exécution. Pourquoi ce choix ? Difficulté technique de la réalisation du voile. Anne/

• Réalisation plastique. Trois densités profondément différentes de la poudre d’acier (dont Daubanes en joue comme de la pierre noire ou du crayon) tandis que geste d’artiste et les coulées savamment maîtrisées laissent le fond blanc et lumineux. • Stratégie artistique de Daubanes : Violence de l’évènement par la représentation partielle, par un fragment, du lieu qui en a été témoin (représentation métonymique) + écart/pas de côté par rapport au lieu même de l’exécution (la clairière).

• Représentation allégorique de la MORT A la fois Grand vide/ blanc, Toujours absence de figures dans le travail de Daubanes, travail avec figures absentes (à qqs exceptions).$thèâtre aux « acteurs absents » Rappel : exécutions destinées à être soustraites aux regards (clairière du Mt Valérien, principal lieu d’exécution allemand en France sous l’Occupation - 1008 exécutions dans la clairière, dénombrées à ce jour). Echo des photogrammes récents exposés au musée de l’Armée de la guerre de Crimée. Paysages quasiment vides et blancs striés de lignes obliques noires • Représentation allégorique de la mémoire$ plutôt de son absence ». Ombres légères du rideau, du voile. L’ombre dit la décomposition, la friabilité et l’instabilité des choses. Se réfère à la mémoire dans sa nature mouvante, plurielle et son inscription dans la temporalité, voire dans des régimes successifs d’historicité. Mémoire des exécutions longtemps en retrait, bilan officialisé seulement en 1995, engagement de Robert Badinter à l’origine du monument érigé en 2003 à la mémoire des résistants et otages fusillés au Mt Valérien.

• Interprétation du passage voûté du Mt Valérien : la Grotte de la Luire dans le Vercors, lieu d’un dramatique massacre perpétré lors de l’offensive allemande contre le maquis du Vercors en juillet 1944. Dessin sur verre par incrustation d’acier, 2019. Même arc démesurément étiré en largeur. Le bois tel que vu de l’entrée de la grotte, selon la perspective des résistants blessés qui s’y trouvaient. Superposition du regard des victimes, de l’artiste et du regardeur$. Bois représenté selon des ombres très légères, presque claires. Ici inversion spatiale, puisque le regard de l’artiste$ + du regardeur fait face cette fois à une scène sans pouvoir décrypter ce qui y est caché. Seul indice : dessin en négatif du 1er plan. Rochers et feuillages ? Collines ? Possible d’y voir une transposition des corps des fusillés. Echo de certaines planches des Désastres de la guerre (1810-1815) où au premier plan accumulation de cadavres dans un paysage minéral dénudé et illimité. Egalement les dessins des collines rocheuses de Slovénie de Zoran Music et en palimpseste les montagnes de cadavres de ses dessins Nous ne sommes pas les derniers. Piranèse / Goya, citations fréquentes dans le travail de Nicolas, emprunt de fragments, etc… Imbrication au sein de la mémoire visuelle du regardeur de multiples images issues entre autres autres de l’histoire de l’art.

• Voir l’écart immense d’avec la peinture d’histoire qui représente une scène dans sa totalité. De façon littérale et narrative. Thématique de l’exécution : Goya, EL Tres de Mayo, 1814, Edouard Manet L’Exécution de Maximilien, 1868, Pablo Picasso, Massacre en Corée, 1951. Ici un exemple de stratégie d’effacement, de mise à distance radicale. Autres stratégies employées dans le dessin contemporain : le floutage, le brouillage, le raturage etc. Obscurcir /offusquer l’archive, contrarier la visibilité, mettre à l’épreuve le regardeur. L’obliger à s’interroger sur le sens. Correspond à l’ère du doute/ à l’ère d’une mémoire omniprésente mais dont on sait qu’elle est plurielle et mouvante. Différence d’avec Kiefer.

Arrêt 3 transept nord Prison de Montluc à Lyon, bâtiment cellulaire, 2024-2025, poudre d’acier aimantée, polyptique, 3 x 9 panneaux de 100 x 100 cm, échafaudage -> = installation Ensemble placé au-dessus du caveau de Jean Moulin (caveau VI, panthéonisation de 1964) Aspect explicite de cette œuvre, à la différence des précédentes. Installation monumentale (11m de hauteur), espace enveloppant, qui introduit le regardeur à l’intérieur de la prison de Montluc. Réalité reproduite à l’identique, volonté que le spectateur puisse vraiment ressentir effet d’enfermement. A l’inverse des deux dessins monumentaux précédents, forte présence de la réalité du lieu d’enfermement (rappel de Membranes, prises d’empreintes au silicone - dès 2010 - de l’intérieur de lieux familiaux, ou plus tard de lieux d’enfermement)

Nicolas : ?? le dessin du rdc réalisé en 2024 in situ / dessin à la poudre d’acier aimantée du couloir du bâtiment cellulaire à l’échelle 1. Du 13 janvier au 29 juin 2024, le dessin a été présenté à l’extrémité de ce couloir comme s’il en était le prolongement, à la seule différence que les portes des prisons y sont représentées fermées. Superposition des 2 étages de la prison. De dimensions identiques. Chacun d’eux, un polytyque de 3 m sur 3 m formé de 9 panneaux de 1m sur 1 m. En fait introduction d’une dimension temporelle. IIème étage, portes des cellules ouvertes (temps du Mémorial), du moins les premières / 1er étage, absence de portes et traces d’usure, de dégradation du bâti / rdc portes fermées (temps de l’utilisation carcérale du bâtiment). ????

• Evocation de l’histoire plurielle du lieu, mais aussi des strates mémorielles successives qui se forment avec l’avancée des recherches historiques et en fonction des régimes d’historicité successifs. Particulièrement vrai à Montluc / le Mémorial = lieu symbolique des politiques de répression et de persécution allemandes durant la période où la prison a été réquisitionnée par autorités du IIIe Reich, en 1943-1944, mais histoire de la prison de Montluc – 1921 – 2009 - intègre d’autres mémoires/ mémoire plurielle par excellence. Représentation de la globalité de l’édifice = une invitation à envisager la globalité de la mémoire du lieu. Point de départ réalisé in situ (prise d’empreinte du lieu), mais peut fonctionner hors de son contexte initial.

• L’échafaudage, constitutif de l’œuvre, fonction de soutien/ fonction de perspective (esquisse le couloir de Montluc pour placer le spectateur dans un rapport à la réalité du lieu)/ fonction métaphorique de l’œuvre elle-même (échafaudage = chantier, chantier de construction de rénovation$ de réparation comme l’est l’œuvre elle-même, avec une triple dimension artistique, artisanale mais aussi ouvrière nécessitant un travail réalisé en équipe)/ fonction métaphorique de la mémoire elle-même Work in progress, QQ chose qui peut bouger, changer, qui n’est pas achevé.

• Installation. Le triple polyptyque partie intégrante d’une tour à la fois vertigineuse et éminemment fragile. Une tour organisée autour et à partir d’un couloir central, celui du rdc dont on visualise le sol à travers le grillage des couloirs des étages supérieurs. Première œuvre en rapport avec Montluc, dès 2017, le sol du couloir de la prison. Calepinage des carreaux du sol du rez-de-chaussée de la prison militaire du Fort Montluc, 2017 – 2019. Dans les 1ers dessins de Montluc (2012) faits d’après photographies, déjà même vues plongeantes vers les étages inférieurs à travers le grillage. Expression d’une architecture carcérale, héritée du « panoptique » imaginé au XVIIIe par le philosophe anglais Bentham, popularisé et dénoncé par Michel Foucault dans Surveiller et punir : naissance de la prison, 1975. Un leitmotiv du travail de Daubanes.

• Expérience inédite réalisée en 2019 : diffusion dans l’ancienne cour de promenade de la prison, lieu de passage des 44 enfants juifs de la colonie des enfants d’Izieu d’une lumière prélevée à Izieu et archivée dans des batteries solaires. Place exceptionnelle de la lumière dans l’œuvre. Lumière du lieu de mémoire, prélevée, déplacée, trace de présence. Place exceptionnelle de la lumière dans l’œuvre

• Evocation de réalisations in situ monumentales dans l’art contemporain ? Dans cette dimension, échelle 1 ? Rappel expositions Monumenta Grand Palais entre 2007 et 2016 (en particulier Kiefer, Christian Boltanski (Personnes), Ilya et Emilia Kabakov). Spécificité ici de l’installation : sa verticalité.

Arrêt 4 : transept sud : Même un paysage tranquille, Panorama, polyptyque / une dizaine de dessins de différents lieux de mémoire et de diverses techniques sur 6 panneaux.

Bibliothèque -réserve. Donne une panoplie de divers lieux de mémoires récemment visités, Hauts Lieux de la mémoire nationale et autres lieux de mémoire et de diverses techniques expérimentées à cette occasion. Chambre d’échos du travail de ces dernières années. Exprime les passages d’un paysage-mémoire à l’autre, les reprises - appropriations de l’un à l’autre. Travail à l’image de la mémoire. Manière d’introduire le temps, la durée.

Dénominateur commun : violence de guerres, enfermement, exécutions, résistance, révoltes.

Anne Thème 1 : comment exposer à l’intérieur du lieu de mémoire Arrêt sur Ancien camp de concentration, Natzweiler-Struthof (Bas-Rhin) Dans le cadre du projet artistique national, Aujourd’hui, les dix hauts-lieux de la mémoire nationale, piloté par l’ONaCVG, œuvre réalisée in situ en 2024, et placée pendant quelques mois à l’intérieur des limites de l’ancien camp de Natzweiler-Struthof, à proximité immédiate du four crématoire du camp, mis en service en octobre 1943. Exposer dans ce lieu et en extérieur représentait un double défi de taille. Daubanes a réalisé un dessin à la limaille de fer incandescente incrustée sur verre ; il l’a soumis in situ à une lente oxydation. Oeuvre placée de biais, face à ce même mirador- de telle sorte que le regardeur soit intégré à ce dispositif de monstration, qui lie l’oeuvre à l’architecture du camp. Œuvre pensée et créée pour le lieu de mémoire lui-même. S’adresser à la sensibilité et à la réflexion du regardeur mais sans brouiller les temporalités, sans se situer dans un registre d’incompatibilité. Document d’origine, transposé pour devenir une représentation mémorielle au terme d’un processus de distanciation et de reconstitution. Arrêt sur Cîmes #1, 2024, photogramme, papier argentique baryté ; révélé aux étincelles d’acier, incrustation d’acier oxydé et non oxydé sur verre, 80 x 60 cm. Présentée au-dessus de la clairière des fusillés. Réalisée à partir de photographies prises par l’artiste, elle représente les cîmes des arbres de la clairière, qu’aveuglent des rayons obliques d’une intense luminosité. L’expression symbolique de la violence extrême qui dans cette clairière s’est exercée et a anéanti la vie de plus d’un millier de résistants et d’otages ? Cette œuvre est un photogramme, c’est à dire un négatif, et donc en quelque sorte un miroir où la vision, celle de la mémoire, se réfléchit elle-même. En contrariant radicalement la vision (prise de vue en contre-plongée de la partie supérieure de la trouée), en aveuglant le champ visuel par des effets de lumière violente (provoqués par des étincelles qui révèlent et aveuglent tout à la fois), l’artiste répudie toute traduction littérale du lieu. A quelque quatre-vingts ans de l’événement, cette œuvre d’art contemporain transmet, réaffirmée avec force, la mémoire de la violence subie mais aussi, celle de la révolte contre l’oppression et celle des rêves brisés du dernier matin. Que peut représenter en effet ce ciel strié d’éclats ? Cette canopée d’arbres aveugles ? A chacun dans le recueillement du lieu, de lire les symboles sous-jacents, de laisser son émotion l’emporter. Accentuant de façon maximale l’écart entre le réel et sa représentation, l’œuvre est puissante, ouverte.

Thème 2 Quelle part de fiction introduire ? Fiction assumée dans le paysage-mémoire (incendie de Fontevraud). Ecart par rapport à la réalité mémorielle. Ce qui aurait pu être étant donné la nature du lieu. Qui a pu être fantasmé. Droit absolu de l’artiste. Manière de faire ressentir la mémoire en la déplaçant, en l’amplifiant. « vision fantasmatique de ce qu’aurait pu être la prison au moment d’une mutinerie. On voit les espaces brûler – les cuisines, la grande nef, toutes percées de flammes, envahies de fumée ; le chaos s’abattant sur Fontevraud comme la tempête sur le navire en feu. Ce projet de mutinerie, des moines l’ont réellement imaginé : en 1622, deux d’entre eux mettent le feu à plusieurs endroits de la forêt qui ceinture l’Abbaye. Au croisement de l’anecdote historique et de l’imaginaire » + « incorporation aux dessins de personnages disproportionnés, d’anachronismes, de découpes pratiquées dans des gravures de Francisco de Goya et de Piranèse »