Entre les mailles de Magdalena Abakanowicz

Les commissaires ont leurs raisons que la raison ne connait pas. Soyons justes. Dans leur argumentaire, Anne Coxon et Mary Jane Jacob, en charge de l’exposition de Magdalena Abakanowicz (1930-2017), annoncent clairement leur ambition : mettre en scène la première période de cette artiste polonaise, le moment où le tissage – ou la tapisserie – se détache du mur et évolue dans l’espace. Sur ce plan, la présentation est plus que convaincante avec des travaux magnifiques. Pour autant, fallait-il frustrer les spectateurs en faisant l’impasse sur une période non moins essentielle de l’artiste, celle qui place la figure humaine au cœur de cette œuvre ? On ne verra donc pas à la Tate ni les êtres solitaires, ces étranges créatures acéphales, ni les têtes fendues et pleines des cicatrices, ni les foules en arrêt, comme pétrifiées. Selon les commissaires, l’espace attribué à la manifestation ne permettait pas une véritable rétrospective. Il n’en reste pas moins qu’une présentation, même limitée, de la suite de cette production plastique aurait été la bienvenue. En revanche, le parcours suit parfaitement l’évolution d’Abakanowicz, à commencer par une peinture sur toile, rarement montrée, qui prolonge la tradition du constructivisme polonais (Composition 1960). Rapidement, toutefois, l’artiste se tourne vers le tissage, refusant la hiérarchie traditionnelle établie par l’histoire de l’art, pour laquelle cette activité est vue uniquement comme artisanale. De fait, malgré la valorisation des arts décoratifs, malgré toute l’importance que Matisse ou Klee pouvaient accorder à la tapisserie, il semble que c’est uniquement la structure de l’image – motifs abstraits, répétition – qui inspire les peintres. Pour d’Abakanowicz, les fibres de laine, les cordes ou les crins de cheval ne se dissolvent pas dans le produit final et impriment leur matérialité propre à l’œuvre définitive. Avec elle, le tissage cherche à se dessaisir de sa technicité et à interroger, autant que le matériau, le fondement même du geste de son auteur. Sans surprise, invitée par Jean Lucrat à la Ire biennale internationale de tapisserie de Lausanne en 1962, sa Composition de formes blanches fait scandale. Et pourtant, les travaux réalisés à cette période, recouverts des formes géométriques, gardent encore une allure bi-dimensionnelle (Tapisserie brune, 1963). Mais, graduellement, les œuvres acquièrent un relief, quand l’aspect régulier, étroitement surveillé du tissage, laisse la place à une pratique expérimentale, pragmatique, à l’écart de cette tradition. Plus qu’ailleurs, la tapisserie permet abolir définitivement la distinction support/surface. Entre les mains de l’artiste polonaise, elle est étudiée non seulement comme un support pour des images mais comme une texture. Constituée à partir d’une prolifération de mailles distinctes ou de nœuds, laissant la place au débordement et à l’inachèvement, cette forme expansionnelle est à la fois œuvre et démonstration de son propre processus de création, forme et geste, figure et fonction, image et matière. Matière en révolte, qui montre souvent ses “crocs”. Matière germinative, inquiétante, paysage de bourrasques, de tourbillons rouges, territoire animé, carte en relief. Matière vivante, aux boursouflures en forme des sexes grotesques, aux ouvertures- fentes, aux fibres nouées en grappes. Matière effilochée, qui échappe à l’harmonie répétitive caractéristique du tissage. Tout se passe comme si les artistes cherchaient à s’approprier un savoir-faire pour mieux le trahir par la suite. “Je me sers de la technique du tissage en la pliant à mes idées. Mon art a toujours été une protestation contre ce que j’ai trouvé dans le tissage…La tapisserie, avec son rôle décoratif, ne m’a d’ailleurs jamais intéressée », déclare l’artiste (Catalogue de la Galerie Alice Pauli, Lausanne, 1969). L’accent donné au relief, à l’épaisseur, à la présence de différentes textures superposées, bref au tactile, fait que l’œuvre trouve son aboutissement naturel avec la version de la sculpture et de l’installation – Abakanowicz préfère parles des Situations – pratiquée par l’artiste. Le visiteur découvre l’originalité et la puissance extraordinaire de ce pan de l’œuvre avec les Abakans, qui remplissent une salle immense. Mais c’est le terme habiter qui convient mieux à ces véritables sculptures enveloppantes, suspendus au plafond et qui descendent pratiquement au ras du sol. Ces sombres couches des tissus lourds et souples, qui laissent par endroit des ouvertures figurent, selon l’artiste, des lieux pour s’arbitrer ou des vêtements. Demeure ou corps, vêtement ou peau, Abakanowicz interroge sans cesse les liaisons, ambiguës et flottantes, entre l’espace intime et l’espace environnant. Face à ces travaux on songe au célèbre Manteau d’Etienne-Martin (1962), Terminons sur un dernier chapitre, Embryologie (1978-1980), une série de tubercules géants en toile de jute cousue. Pour l’artiste, ces formes évoquent les organes humains. Autrement dit, des œuvres qui parlent davantage au toucher qu’à la vue, et moins à la main qu’au corps entier.