IMMERSION PHYSIQUE, IMMERSION SYMBOLIQUE « Je voudrais faire un lieu »
Face à tous les lieux d’expositions s’enorgueillissant de présentations « immersives » aujourd’hui, que valent les siècles passées ? Conversation avec l’historien d’art Itzhak Goldberg, spécialiste notamment des « environnements ». Propos recueillis par Françoise Monnin
Si je vous dis « art immersif », est-ce que vous sortez votre revolver ? Pas mon revolver ! Du moins en ce qui concerne l’immersion artistique, soit l’art des « installations » en général. Elles sont le lieu par excellence dans lequel l’artiste cherche à faire entrer physiquement le spectateur. Cela commence avec le Merzbau (une sculpture$demeure plus ou moins habitable que K. Schwitters construit à trois reprises entre 1919 et 1948). Et cela continue avec l’aventure des installations, dont les exemples existent en nombre infini. Il s’agit d’y placer physiquement le spectateur dans le « lieu » de l’œuvre. En utilisant des éléments tactiles, odorants, etc. Le polysensoriel, moi je trouve ça très bien. Aujourd’hui, les artistes et les critiques d’art utilisent plus volontiers le mot « immersion » que le mot « installation ».
Vous distinguez les immersions « physiques » des immersions « symboliques ». Soit ? L’immersion « symbolique », grâce aux techniques de la perspective, de l’illusion, existe depuis toujours. En 1767, l’écrivain Diderot - dans ses écrits consacré au Salon -, évoque une « promenade » dans des paysages. À la fin du texte seulement, il dit qu’il ne s’agit pas de la nature, mais d’une succession de toiles d’H. Vernet, représentant des paysages. Autre exemple : les Nymphéas de Monet (conservées au musée de l’Orangerie à Paris), qu’il faut arpenter physiquement pour embrasser la peinture. Et quand V. Kandinsky, encore ethnographe, visite une isba dans le nord de la Russie, il se sent « immergé » dans un monde pictural, phénomène qu’il cherchera ensuite à reproduire dans un tableau. Plus proche de nous, le peintre M. Rothko dit : « je voudrais faire un lieu ». Il accroche ses tableaux très bas, afin que les spectateurs soient « immergés » dedans.
Qu’est-ce qui vous plait, dans les « immersions », les « installations » ? Une installation, c’est zéro$rien ou tout. Quand elle est mauvaise$ pas réussie, elle est vraiment mauvaise (un tableau mauvais, ça passe, mais quand tu entres dans une mauvaise installation, c’est catastrophique). Une installation puissante, c’est une expérience très spectaculaire, étonnante. Cela nous transforme en explorateurs. Leur multiplication a d’ailleurs eu un impact sur la manière dont on organise une exposition, à présent : elle est très rarement désormais un défilé de tableaux. Elle essaie d’embrasser le visiteur.
Certaines installations des années 1960 à 1980, signées C. Oldenburg ou J. Beuys, sont à présent, dans un souci de conservation, « fermées » par les musées, à l’aide d’un cordon ou d’une paroi vitrée. C’est dommage. Une œuvre d’art devrait pouvoir s’user, et même mourir.
Quelles furent vos plus grands chocs, en matière d’installations ? T. Kawabata dans la chapelle de la Salpêtrière à Paris, en 1997 : une accumulation de chaises, qui montait très haut et donnait une sensation physique forte, en « épousant » complètement l’espace de l’architecture, sa coupole. Un choc extraordinaire ! Du même ordre que celui qu’on peut ressentir en arpentant certaines œuvres de Land art construites en plein désert, ou en plein lac.
Les choses faites par C. Shiota à ses débuts étaient étonnantes, nouvelles ; ses valises mouvantes par exemple (2014), ou ses barques présentées à la Biennale de Venise (2015). Mais à présent, Shiota refait Shiota. Elle est dans l’over production de petits objets gadgets qui ne « marchent » pas, d’installations un peu décevantes. $De même, Le Bon Marché à Paris, présente régulièrement des installations décoratives, comme celle qui a été réalisée par Buren. Leur cadre ne renvoie pas à une déclaration politique ni à une provocation. Dans un tel lieu, l’artiste sait ce qu’il ne doit pas faire : déranger, prendre trop d’importance par rapport aux produits environnants, destinés à la vente… Beaucoup d’installations sont en fait les « extensions » d’un travail, pas forcément marquantes, simplement étonnantes, et plaisantes.
Les créations immersives populaires aujourd’hui ressemblent à des cocons. Le « Léviathan » d’Anish Kapoor, au Grand Palais à Paris (2011), en fut un exemple magistral, apparenté au ventre maternel. Tout comme la grande « Nana » de Niki de Saint Phalle, au Stedelijk museum d’Amsterdam (1967), dont le sexe était une porte. Nous adorons cela… Le « cocon » et aussi la « pénétration » enchantent le visiteur. D’autres immersions sont plus dérangeantes ; $dans le pavillon français de la Biennale de Venise par exemple, l’espace « multisensoriel » imaginé par J. Creuzet (2024)$ je ne suis pas d’accord avec cet exemple, plutôt un Disney Land exotiques$. Ou certaines créations de Louise Bourgeois, comme $les Cellules ou même$ L’Araignée dont les pattes enserrent une cage (1996). Mais c’est vrai, à la Tate Gallery de Londres O. Eliasson a réinventé le lever du le soleil (2003). Et au musée d’Art moderne de Paris, les visiteurs se sont allongés parmi les projections de $Mathieu Barney (2002). Ils restaient là pendant des heures. Certaines installations « immersives » provoquent un effet hypnotique, une sidération. Une forme de séduction. Au détriment peut-être de la dimension initiale des installations : leur aspect critique. Pourquoi pas.
Plutôt que d’immersion, faut-il parler d’aspiration à l’œuvre « totale », faisant appel aux ressorts du spectacle, du théâtre, du concert ? Totalement ! Du cirque, aussi ! Il s’agit d’interdisciplinarité ; de suite du « Théâtre-Laboratoire » créé par le metteur en scène polonais J. Grotowski (1962). Il s’agit de donner au spectateur le sentiment qu’il participe. Qu’il est acteur. La lumière, notamment, donne la sensation de ne plus être « face à » mais d’être « dans ». Les années 1960 sont le point de départ de cette histoire, avec l’avènement des « performances » et des « installations » ; pas systématiquement immersive au début, mais qui commandaient au visiteur de ne pas demeurer passif. Ces œuvres jouaient avec le « réel », provoquaient le spectateur. Aujourd’hui, elles proposent plutôt une relaxation, une thérapie. Un enveloppement. Une caresse. Un plaisir. Je n’ai rien contre.
Qu’appelez-vous, par ailleurs, les « immersions commerciales » ? Elles ont commencé en France dans les carrières des Baux-de-Provence en 2012, avec des spectacles « digitaux, immersifs et contemporains » (disait le programme), qui mettaient en scène un artiste ou un mouvement artistique, à l’aide d’images lumineuses projetées ; une façon de faire entrer, ensuite, les spectateurs dans les musées, selon les organisateurs. Pourquoi pas ? Ce qui me gêne, c’est la manière dont sont parfois organisées les images. Le récent « Chagall » de l’Atelier des Lumières à Paris m’a vraiment $irrité. Les images des œuvres y étaient morcelées de manière scandaleuse. L’ensemble était présenté avec un fond musical qui avait plus à voir avec $Vienne de Strauss$ qu’avec Chagall, et aucun effort pédagogique n’était fait. Certes, quelques écrits étaient affichés à la sortie ; insuffisants. Respecter les images et apporter des informations utiles, c’est essentiel. Le contrôle de tels événements par un historien d’art, un spécialiste, plutôt que par des héritiers $alléchés par une compensation financière, est essentiel.$ si tu veux bien enlève ça. Avec héritiers on comprend de quoi il s’agit.
La jeune génération actuelle préfère peut-être l’émotion directe à la relique originale. Faut-il désormais enseigner l’histoire de l’art avec des projections à 360 degrés plutôt qu’en allant au musée ? Parfois, de tels dispositifs fonctionnent : le musée de Varsovie consacré à l’histoire des Juifs est quasiment entièrement virtuel. Très peu d’objets y sont présentés. En y regardant autour de moi, j’ai vu des centaines de jeunes ravis. La possibilité d’aller rapidement au but, de manière synthétique, leur convient. À quoi bon être nostalgique ?
Si ce n’est pas dans les « immersions », où la subversion se réfugie-t-elle aujourd’hui ? Partout où la réalité est prise en compte, partout où l’on parle par exemple de migrations, actuellement ; dans certaines installations récemment montrées au Louvre-Lens, dans l’exposition « Exils », $ (2024). Si certaines immersions actuelles sont agréables, d’autres sont politiques, provocatrices. Et rares sont les tableaux qui ont un impact aussi physique, sensoriel, qu’une installation qui fonctionne bien. L’art « sur l’art » n’est jamais qu’un objet ; jamais aussi provocateur et intéressant que l’art en prise avec le réel. Mais le contact avec le réel est rarement idyllique. Une installation nous dit : vous $vivez$ ce que vous voyez. Tandis qu’avec un tableau, vous $voyez simplement ce que vous voyez$.
Certaines installations immersives existent depuis toujours : ce sont les ateliers des artistes. Pensez à celui de Brancusi, aux descriptions de celui de Mondrian. Un atelier, c’est un mini-monde à domicile. Si vous voulez vraiment vous immerger, rendez-vous dans l’atelier des artistes.
À lire, entre autres, par Itzhak Goldberg : • Chagall, Citadelles & Mazenod, 2019 • Face au Visage, Citadelles & Mazenod, 2023 • Installations, CNRS éditions, 2014