Peu de chose. Un carton ouvert. Ou entrouvert. Au bord de la toile. Ou au centre. Un corps allongé, déployé en zigzag, plis et replis. Ou une chaîne de montagnes transformée en nuage, un rocher qui devient une tache. Des planches courbes. Ou une barque qui vogue ? Une trace qui traverse la toile. Une ligne d’horizon ? Quelques pierres au bord de l’eau… Aucune liaison apparente ne s’établit clairement d’un thème à l’autre. Ici, la narration est congédiée, l’événement est exclu. Rien n’est nommé, situé, raconté. A plus forte raison, rien n’est expliqué. Les œuvres, qui refusent le pathos et le trop plein, nous parlent à voix basse comme pour préserver un secret. Mais c’est peut être pour cette raison que le regard tente de percer ce qui se cache derrière ces formes simples mais étrangement efficaces. Derrière, car cette peinture en retrait semble se retenir et ne laisse apercevoir que les traces imprimées des objets disparus. Dans ces toiles, les figures sont comme émises par la surface, délestées de leur poids, laissant apparaître un fond foncé ou blanc. Les éléments figuratifs sont réduits en signes fluctuants, images mentales et images réelles se superposent, et pourtant, la représentation, même épurée jusqu’à l’os, reste préservée. Libre de tout vestige illusionniste, elle garde un attachement profond à la poésie de la suggestion.

On le sait, depuis des années Jean-Pierre Schneider fait un retour sur la figuration. Une figuration qui aurait intégré la leçon de l’abstraction : plus tournée vers l’apparaître des choses que vers leur apparence. Dans cet univers aucun sujet ne se résume à une seule image, aucun tableau n’est jamais clos sur lui-même ; il est ou il advient ce qu’il est dans la proximité aux autres. Le peintre procède ainsi par séries ouvertes, polyvalentes, dont les contraintes, loin d’être arrêtées une fois pour toutes, sont susceptibles d’être modifiées en cours de route. Ou plutôt, au système sériel de l’évolution progressive, basé sur un rapport mimétique, l’artiste substitue les variations qui ne renvoient pas aux formes précises, mais à un principe unificateur omniprésent et néanmoins discret. Cette structure rayonnante aux liens ténus, plus signifiés que perçus, échappe à toute prédestination, à toute formule définitive. En d’autres termes, l’artiste fournit le thème, l’œuvre propose ses aléas. Répéter les mêmes expériences à une altération près, représenter inlassablement le même motif est ainsi pour Jean-Pierre Schneider un moyen de mieux saisir le monde et de le récréer. Recréer, car dans cette œuvre les figures et les objets ne touchent pas terre. Configurations transparentes, elles se situent dans un espace indéterminé, sans profondeur. Dans le passé, c’est le milieu aquatique qui était privilégié. Ainsi, les nageurs bidimensionnels se déplaçaient avec légèreté sur la surface de l’eau, comme dans une traversée d’une extrême fluidité. Avec les œuvres plus récentes le flottement se généralise et s’accentue, devient la caractéristique générale de tous les thèmes figurés par l’artiste. Pierres, cartons ou barques, ils échappent à toute lourdeur, à toute contingence matérielle. Ainsi, les boîtes, tantôt opaques, tantôt transparentes, sans contenus, sont des fragments d’un ensemble absurde et sans fin. Ou encore, les pierres ou les barques, masses en apesanteur, comme en suspension au-dessus du vide, semblent faire partie d’un décor théâtral immatériel. Dans ce cadre, la figure humaine se fait rare ou se résume à une allusion. Avec Le Funambule, il n’en reste qu’un trait, cette corde sur laquelle marche l’acrobate. Suspendue à l’horizontal, légèrement courbée, elle est aussi une passerelle, une traversée, une “médiation” entre deux coordonnées dans l’espace. Cet “agent de passage” dévoile toute la fragilité, dans son équilibre précaire et momentané, de la performance du saltimbanque. Mais aussi et surtout celui de l’acte de création de ce jongleur qu’est l’artiste.

Ailleurs, on est Entre Chien et Loup. Un corps emmailloté qui lévite ou un lieu non déterminé, détaché du sol et irradié par la lumière. Paysage à la figure évanescente ; espace de “l’entre-deux” - le visible et l’enfoui, le lisible et le suggéré.

Il suffit d’un rien pour inventer une géométrie tremblante et irradiante. Il suffit d’introduire des éclairs dans les intervalles entre les figures pour éviter toute rigidité. Il suffit de caresser la couleur pour qu’elle dégage une vibration de sensualité discrète. Peu de chose, en vérité. Un carton ouvert, un corps allongé, des planches courbes, quelques pierres au bord de l’eau… Ces « choses » n’ont rien en commun si ce n’est d’avoir cessé de servir, d’avoir perdu leur fonction utilitaire et d’être offertes à tout usage poétique. C’est encore le réel mais c’est déjà ailleurs.