C’est à l’homme, en effet, que le chien “doit” son existence. Son apprivoisement, puis sa domestication, en ont fait l’animal que l’on connaît. L’homme a décidément tout fait subir au chien, lui imposant les transformations les plus extrêmes, du lévrier au bouledogue et du dogue au bichon – plus de deux cents races au total. Plus encore que le cheval, le chien gagne l’estime de l’homme au fur et à mesure qu’il abandonne sa nature propre et développe ce qu’on peut nommer un humanisme canin. Il devient celui avec lequel, parmi tous les animaux domestiques, on entretient les relations les plus intimes
Ainsi, depuis les grottes préhistoriques, ce “meilleur ami de l’homme” retient l’attention des artistes. Sa représentation obéit au même principe que celui qui, dans l’art occidental, régit celle des traits humains depuis la Renaissance : exprimer une large gamme de sentiments et d’affects. Courage, loyauté, amour maternel ou même sensualité féminine, il est la preuve par excellence de la victoire de l’homme sur la nature sauvage, la version apprivoisée de la bestialité. Tel un Narcisse à quatre pattes, il enchante et flatte, confirme et réassure la race humaine dans son pouvoir de régner sur l’univers animalier, de modeler l’Autre absolu sur l’image de Soi. Cette situation se reflète fidèlement dans le domaine artistique où, fréquemment, le “portrait” du chien est entouré des attributs qui situent son appartenance sociale. À l’image de son maître, il affiche fièrement sa race et son pedigree, porte un regard plein de confiance sur un monde familier, et il “ne lui manque que la parole”. Compagnon de chasse (Oudry, Misse et Turlu, 1725)ou objet de luxe, lové aux pieds d’une courtisane du Titien ou symbole de fidélité dans l’univers bourgeois des Arnolfini de Van-Eyck, il endosse parfaitement tous les rôles qu’on lui assigne. Quand bien même il est figuré séparément, on ne doute pas un seul instant que son propriétaire n’est distant que d’un jet de pierre ou d’un coup de sifflet. Plus que tout autre animal domestiqué, le chien semble ne plus conserver aucun aspect imprévisible de l’univers bestial, et supporter sans broncher tout rôle ou déguisement que lui attribue son maître. (Caniche, Jeff Koons, 1991)Le mimétisme prétendu, celui que l’homme lui a inculqué depuis des millénaires, trouve son aboutissement ultime avec les travaux de William Wegman, où un chien, le désormais célèbre Man Ray, devient, plus que son alter ego parfait, un véritable autoportrait de substitution. Portrait de l’artiste en jeune chien, en quelque sorte. Cette proximité, ce cousinage, même, entretenu dans le couple homme-chien, a toutefois son prix. Inévitablement, l’animal partage le destin trouble de l’être humain dans l’ère de la modernité, et suit de près le changement de sa représentation dans le domaine artistique. C’est déjà avec Goya, l’artiste qui doute de la supposée dignité constitutive de notre image propre et met en scène des figures qui se déplacent sans but dans un univers qui sombre lentement, que la “crise du sujet” se voit étendu à l’univers animal. Son fameux chien est enterré dans le sable, seule la tête est encore apparente au milieu d’un paysage de désolation. Immobile et résigné, il devient rapidement l’emblème de la solitude, un contrepoint aux autres chiens, innombrables, qui n’existaient que comme complices ou représentants de l’espèce humaine (Chien, 1820-1823). Un siècle et demi plus tard, on retrouve un souvenir lointain de Goya avec le chien errant de Bacon, enserré dans un espace étouffant, à l’instar de ses personnages qui se voient enfermés dans une cage. De même, le chien de Giacometti (1951), aux membres désarticulés, est peu différent des hommes et des femmes qui traversent des espaces vides ou restent figés dans le no man’s land du sculpteur suisse. Tout laisse à penser que la présence de cet animal dans les œuvres contemporaines prolonge la réflexion des artistes sur la condition humaine. Séparé de son maître, sans les signes distinctifs d’appartenance à la société humaine, le chien anonyme n’a plus sa place privilégiée et protégée. Cet attribut vivant du pouvoir ou d’une situation sociale confortable se transforme en victime, en symbole d’une société à la dérive. (Chien blessé, Emmanuel Fremiet, 1849