Face aux œuvres rassemblées au musée Picasso, oeuvres qui avaient été incluses dans l’exposition Art dégénéré, il est difficile de s’en tenir uniquement à des considérations esthétiques. Certes, on le sait, l’histoire ne se répète pas. On est bien loin du climat politique haineux qui a permis cette manifestation, organisée par les nazis en 1937 à Munich et qui visait non seulement les artefacts mais aussi leurs auteurs. Néanmoins, comment ne pas songer aux œuvres détruites ces dernières années sous des prétextes idéologiques ou encore aux diverses formes de censure, plus ou moins violentes, qui continuent de se développer. La soixantaine des travaux réunis par le commissaire, Johan Popelard, conservateur au Musée Picasso, illustrent immédiatement la difficulté de définir cette « catégorie » artistique. De fait, peu de commun entre la violence chromatique de Nolde, l’abstraction de Kanidnsky, les formes éclatées de Grosz, des personnages anguleux de Kirchner ou le monde magique de Klee. Il est probable que le seul terme qu’on peut employer pour ces travaux est celui de l’expressionnisme, ce mouvement qu’à partir des années dix est devenu pratiquement le synonyme de l’avant-garde. Autrement dit, pour les nazis, toute déformation d’une vision naturaliste est considérée comme une forme d’aliénation mentale, ou le produit de deux “ tares ”, le judaïsme et le bolchevisme. Les panneaux pédagogiques et les nombreux documents rappellent les faits. Le 19 juillet l’exposition de l’art dégénéré ouvre ses portes avec plus de 700 œuvres modernes, peintures et sculptures qui feraient pâlir d’envie tout musée d’art contemporain. L’objectif est clair : convaincre le visiteur du danger de toute production artistique qui s’écarte des normes de l’art allemand désormais admises, celles d’un académisme néoclassique célébrant les vertus du nouveau régime. Mais la manifestation munichoise n’est que l’aboutissement d’un processus définitivement assimilé au fléau de la peste brune à partir de 1933, l’année qui voit Adolf Hitler nommé chancelier du Reich, lui donnant ainsi les pleins pouvoirs au Reichstag. Rapidement, les premières listes noires expurgeant le monde de la culture du « judéo-libéralisme » sont publiées sous l’autorité de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande et de l’Information du Führer. En avril 1933 déjà, le Musée des Beaux-Arts de Karlsruhe organise une exposition attaquant les « artistes dégénérés » qui vise l’expressionnisme de Die Brücke et du Blaue Reiter. Le Bauhaus cette formidable école de l’avant-garde est fermée par les nazis. Le long exil des artistes commence. Kandinsky choisit la France, Paul Klee, la Suisse. Cependant, le mérite du parcours ici est d’évoquer la base conceptuelle de cette « décadence ». On constate que le terme « dégénéré », inspiré par la théorie de l’évolution de Charles Darwin a été popularisé par le médecin et le sociologue Max Nordau. Son ouvrage, Dégénérescence 1892) à travers des nombreuses études de cas d’artistes, tente à démontrer que les êtres humains sont en train de se dégénérer et que cette dégénérescence est aussi bien reflétée qu’influencée par l’art.
On aurait aimé voir le néoclassicisme monumental, tant aimé des totalitarismes ou les familles blondes dans un paysage idyllique