Wassily Kandinsky au cœur d’Amsterdam
En 1904, entre le 23 mai et le 21 juin, Kandinsky et sa compagne, Gabrielle Münter, font un voyage éclair aux Pays-Bas. Pendant ce séjour, le peintre exécute quelques toiles. Plus d’un siècle plus tard, ces paysages hollandais, plutôt une petite parenthèse, sont exposés fièrement dans le cadre de l’exposition de l’artiste russe au musée H’ART à Amsterdam. Pour ceux qui ne connaissent pas ce nom, il s’agit tout simplement de l’ancien musée de L’Ermitage qui, pour des raisons évidentes, a été rebaptisé en juin 2023. Ce changement, toutefois, a eu des conséquences plus importantes. Les accords avec le musée russe ont été annulés, remplacés par ceux d’autres conclus avec la National Gallery de Washington, la Tate Modern de Londres et surtout avec le Centre Pompidou, qui est à la base de la manifestation en cours. Le parcours, chronologique, s’ouvre sur les premières années de Kandinsky à Munich où il arrive en 1896. Rapidement, il adopte un style néo-impressionniste et réalise de nombreux paysages de taille réduite. On remarque d’ailleurs que même quand il traite un sujet a priori urbain – La Vieille ville II, 1902 -, il se concentre sur ce qui semble être un jardin en pleine ville. S’agit-il d’un héritage impressionniste ? Sans doute, mais il est probable que ce thème, plus que l’architecture et ses formes géométriques, permet au peintre plus de souplesse plastique et une grande liberté chromatique. Kandinsky a droit à une section réservée à ses déplacements – Italie, France, plus tard la Tunisie. En réalité, les changements géographiques, au moins en Europe, n’ont pas grand impact sur son travail. Il en va autrement des plongées dans le temps et surtout dans son enfance, qui donnent lieu à des images-souvenirs telles que racontées dans son ouvrage, au titre évocateur, Regards sur le passé (1913). Ainsi, Dimanche, Vieille Russie, (1904), cette représentation pratiquement médiévale de son pays natal, est une de ces visions d’un passé féérique. Son séjour, à l’instar de Klee, en Tunisie, a pour résultat l’introduction d’une luminosité extraordinaire qui influence sa gamme chromatique. C’est avec justesse qu’Angela Lampe, conservatrice au Centre Pompidou et commissaire avec Birgit Boelens, conservatrice à H’ART, fait le rapprochement entre Ville arabe, 1905 et l’une des images phares de Kandinsky, Improvisation III, 1909. À partir de 1908, l’artiste séjourne souvent à Murnau, un village situé au sud de Munich, un centre de la peinture sous verre. Cet art populaire, qui simplifie les formes, inspire Kandinsky dans son travail avec Münter mais aussi avec Alexej von Jawlensky et Marianne von Werefkin, sa compagne, peintre elle-même. Dès lors, l’artiste s’éloigne de la représentation encore dépendante de la réalité et expérimente avec des compositions de plus en plus abstraites – Improvisation XIV, 1910, Impression V, 1911 et ce chef-d’œuvre, Avec l’arc noir, 1912. La guerre oblige Kandinsky à retourner en Russie, où, avec peu d’élan, il participe aux efforts révolutionnaires. Pour autant, il ne reste pas imperméable à une nouvelle forme d’abstraction dans la version suprématiste de Malevitch ou celle, constructiviste, de Lissitzky. Cependant, quand le Bauhaus lui propose un poste d’enseignement, il n’hésite pas. A Amsterdam, une place importante est accordée aux années passées dans cette célèbre école d’art allemande, durant lesquelles le peintre réussit à injecter une dose de poésie dans des compositions géométriques - la magnifique toile offerte à sa femme Nina pour Noël en 1926. L’école est fermée avec l’arrivée au pouvoir des nazis ; Kandinsky et Nina se réfugient en France en 1933. Pendant les dernières années de sa vie – l’artiste meurt en 1944 – la production de Kandinsky, au contact du surréalisme et de l’abstraction biomorphique, perd une partie de sa puissance et prend des accents légèrement décoratifs. Terminons sur deux points forts de l’exposition. Le premier est la reconstruction de l’imposant salon exécuté par Kandinsky et ses étudiants au Bauhaus (1922), en provenance du Centre Pompidou. Le second est une vidéo séduisante, à la fois pédagogique et poétique, réalisée par l’artiste Van Vollenhoven. Un exemple à suivre ?
Itzhak Goldberg