Au Musée Fabre, les « bricolages » de Toni Grand forment une œuvre d’art totale

L’affaire est entendue Supports/Surfaces, ce groupe, considéré comme le dernier mouvement français d’avant-garde, s’est attaqué avant tout à la peinture. On le sait, l’histoire de l’art moderne est surtout une histoire des mouvements picturaux, la sculpture jouant apparemment le rôle d’une simple caisse de résonance des changements plastiques imposés par les peintres. Prenant comme cible la matérialité propre de l’œuvre, les membres de Supports/Surfaces ont passé en revue tous les constituant physiques du tableau de chevalet - toiles, cadre, châssis. Le seul artiste qui s’est réclamé sculpteur fut Bernard Pagès. Le seul, car même si Toni Grand (1935-2005) a exposé, en voisin, avec ce groupe à Nice en 1971, il s’est considéré uniquement comme un compagnon de route de cette éphémère association artistique. Pourtant, son activité est marquée par la même volonté, celle de démystifier l’objet artistique, en montrant le processus de sa fabrication. C’est surtout dans la première section de la manifestation organisée par Olivier Kaeppelin, écrivain et critique d’art et Maud Marron-Wojewodzki, responsable des collections modernes au musée Fabre, que cette influence est la plus perceptible. Nommée astucieusement « Du bricolage sans importance », cette section met en scène des travaux réalisés entre 1970 et 1977 en bois, un matériau facile d’accès. Avec les moyens du bord, branches, planches ou chutes de bois – pas un beau morceau de bois, pas un morceau riche avec une histoire compliquée, déclare l’artiste – il obtient des œuvres qui oscillent entre l’artisanal et le poétique. Défini par Toni Grand comme « lecture déconstructive » de la sculpture traditionnelle, un travail patient de transformation qui aboutit à des formes dépouillées – Vert, équarri, refente partielle, 1970-1975. Malgré l’économie plastique qui décourage tout récit ou anecdote, les torsions et les courbes, introduisent un mouvement sensuel, justifiant la suggestion d’Yves Michaud qui évoque un « baroque retenu » (Sec, brut, débit entier – glissé -collé, 1970-1975). Notons que les titres énoncent systématiquement l’état du matériau et la suite des opérations effectuées. Viennent ensuite les bois taillés, recouverts de résine synthétique (epoxy), Ainsi, Sans titre (1976), deux bandes noires étendues par terre – chez Grand, le socle est exclu – sont en réalité deux morceaux de bois flottés « masqués » par du polyester et du graphite. Œuvre métissée, entre le dur et le mou, la naturel et l’artificiel, à la fois simple et mystérieuse. L’artiste fait appel également à d’autres matières, en l’occurrence l’acier, pour exécuter des travaux d’une taille plus importante, des colonnes à l’échelle humaine (Sans titre, 1981). Plus étranges sont les travaux à base de matériaux organiques comme réunis dans le chapitre « Le vivant et le fossilisé », Si l’utilisation des os donne lieu à des œuvres spectaculaires, comme Le Cheval majeur (1985), un hommage au chef-d’œuvre sculptural de Raymond Duchamp- Villon, une masse ambrée et opaque imposante, alors l’introduction des poissons fossilisés, engloutis dans la matière, flirte avec le kitsch (Bios de tempête, 1999) Les œuvres dans la dernière section « Dénaturer l’art », sont des structures de grand format, en quelque sorte des lieux sculpturaux. Réalisées à l’aide d’anguilles enrobées de résine, ces dessins dans l’espace forment des cubes ouverts. Cependant, comme toujours, Toni Grand joue avec la géométrie, en y introduisant des irrégularités. Ainsi, retrouvant sa matière de prédilection, l’artiste fait tourner la sculpture autour d’elle même en lui imprimant un mouvement ascendant et descendant. Les enlacements et les entrelacements, les spirales qui courent dans tous les sens, les lignes qui serpentent, forment un réseau inextricable, enchevêtré et entremêlé, (Genie, Superlift, Advantage, 1999). Sculptures « nouées », qui échappent par leur souplesse à une forme définitive et figée. Baroque non retenu ? Enfin, si les travaux au musée Fabre semblent respirer, c’est que la scénographie – par Studio Matters – est une véritable œuvre d’art.

Itzhak Goldberg