La conférence traitera le décalage entre la vision de la ville par les impressionnistes et celle proposée par Caillebotte. La foi profonde de Renoir, Monet, Pissarro ou Sisley dans le progrès, leur vision positiviste, leur permettent de donner une image parfaitement optimiste de l’espace urbain. Ces “pionniers de la modernité”, les premiers à représenter sereinement des scènes de la vie contemporaine, sont probablement aussi les derniers à croire à une évolution sans heurts. À l’encontre de Degas ou Manet, Caillebotte est, l’histoire nous l’a prouvé, plus lucide. Certes, comme ses confrères, il présente au spectateur les réalisations urbaines les plus audacieuses : les structures métalliques du pont de l’Europe, les larges boulevards récemment tracés par le baron Haussmann, les “beaux quartiers”, enfin, qui sont un motif récurrent chez le peintre dans les années 1876 - 1882. Toutefois, le Paris que figure Caillebotte n’est pas un espace saturé de communications ou de foules qui flânent sur les boulevards mais un vide où évoluent des inconnus, étrangers les uns aux autres. La collision et l’hétérogénéité des espaces urbains, l’impossibilité d’en donner une image unifiée, le sentiment de vertige contredisent l’apparente régularité de l’ordre urbain. L’œuvre nous permet ainsi de percevoir les signes encore discrets de l’inhumanité des métropoles modernes. Le caractère mélancolique de ces toiles indique que la modernité de la ville haussmannienne est déjà perçue avec un regard nostalgique. Caillebotte, en effet, ne vise pas simplement à reproduire fidèlement des impressions visuelles. L’arrêt sur image qu’il nous propose détonne à l’époque de la spontanéité impressionniste. Loin de chercher à capter le temps qui s’écoule, l’instantané atmosphérique, la sensation éphémère, la mobilité des êtres, l’artiste met à nu l’artifice qui se situe à la base de toute représentation. L’étrangeté du spectacle de la rue chez le peintre, la rareté des personnages, les effets de distanciation - le spectateur semble être séparé de l’espace urbain par une vitre qui en étouffe les rumeurs - suggèrent immédiatement que le vrai enjeu du peintre se trouve ailleurs. La violence de la perspective, le refus d’unifier le champ pictural, la tension contradictoire entre le proche et le lointain, les points de vue déroutants font toute la modernité du peintre. La ville du plus parisien des peintres impressionnistes rappelle ainsi davantage la Cité Idéale de Piero della Francesca, espace austère, quadrillé et quasi dépeuplé, que celle où les jeux de lumière mettent au contraire l’accent sur l’animation de la foule. Ses images prennent l’allure d’un décor théâtral, où l’homme devient le simple point de repère d’une organisation spatiale méthodique. Le silence, le temps suspendu, l’immobilisation des personnages, tout cela rappelle le moment précédant une représentation. Mais chez Caillebotte, la représentation n’a pas lieu.

Itzhak Goldberg