Mais bon sang, c’est bien sûr ! Le face-à-face Pierre Bonnard et Henri Matisse semble aller de soi. En plus de leur amitié, attestée par une correspondance entretenue jusqu’à la mort du premier et par les tableaux qu’ils possédaient l’un de l’autre, les deux artistes partagent un héritage postimpressionniste, celui de la fascination pour la couleur. L’unique manifestation d’envergure les réunissant a curieusement eu lieu au Musée Städel de Francfort en 2017. C’est dire l’attente qui précédait l’exposition organisée par la Fondation Maeght à l’occasion de l’inauguration de son nouvel espace, une réussite spectaculaire grâce au travail de l’architecte Silvio D’Ascia. L’agrandissement coïncide avec le soixantième anniversaire de ce lieu, qui a joué un rôle essentiel dans la promotion de l’art moderne sur la Côte d’Azur. Ainsi, pour fêter cette date, les œuvres de Matisse et de Bonnard sont présentées ici, au moins partiellement, à travers le prisme de leur rapport avec la famille Maeght. Une perspective à laquelle l’exposition doit son originalité mais aussi ses limites. De fait, on y trouve une quantité de documents rares qui témoignent des liens importants établis entre les artistes et le couple Maeght. Dans le catalogue, Adrien Maeght raconte en détail les différents épisodes qui concourent à cette amitié – récit repris pratiquement mot pour mot par la commissaire de l’exposition, Marie-Thérèse Pulvenis de Seligny, conservatrice en chef honoraire du patrimoine et surtout ancienne directrice du musée Matisse de Nice. On est touché par les portraits que réalise Matisse de Marguerite Maeght – la séance de pose est filmée par Adrien, encore enfant. On apprend également les circonstances dans lesquelles cette femme a fait la rencontre de Bonnard pendant la Seconde Guerre mondiale et l’encouragement donné par ce dernier à la galerie ouverte à Paris en 1945. Passée cette partie historique, l’exposition propose « d’explorer par effet miroir, les particularités de chacun dans leur approche de mêmes sujets : les autoportraits, la rue, la lumière du Midi, le peintre et son modèle… ». Outre le fait que ces thèmes sont très vastes, il est difficile de trouver à la Fondation l’effet miroir promis sauf s’il s’agit d’un miroir légèrement déformé. Malgré la richesse chromatique et l’attirance pour la lumière du Midi partagées par les deux créateurs, ces derniers approchent ici les thèmes choisis sous un angle différent. Parfois même, la comparaison reste impossible quand il s’agit des scènes de rue par Bonnard – une très belle série des « choses vues » – et le manque d’intérêt de Matisse pour l’environnement. Plus convaincante est la mise en regard des paysages, réunis sous le titre « L’expérience du Midi ». Aussi bien le très beau Golfe de Saint-Tropez au couchant de Bonnard (1937) que le Paysage Corse de Matisse – nettement plus ancien (1898) – ont en commun la disparition des contours et le début de la dissolution des formes, baignées par la luminosité. Pour autant, on regrette l’absence d’un chapitre traitant d’un point essentiel dans ces deux œuvres, celui de l’espace. Avec Matisse, l’articulation spatiale dénature les règles de la perspective classique quand la séparation entre le monde intérieur et la réalité extérieure n’offre plus de certitudes. Souvent, la fenêtre, qui jouait le rôle d’une frontière, devient un « échangeur […] entre le subjectif et l’objectif, le moi et le monde » (Pierre Schneider, Matisse, 1992, éd. Flammarion). Chez Bonnard, la déformation de l’espace est moins explicite ; il procède comme par effraction, comme par défaut. Autrement dit, quand le premier instaure avec hardiesse un ordre esthétique nouveau, le second manie avec subtilité une tentative de sape. La section des autoportraits montre une distinction essentielle entre les deux artistes. Pour Matisse, dessinateur hors pair, le visage, de même que la figure humaine, reste avant tout un prétexte pour exercer la fluidité de son trait, la courbe parfaite d’une arabesque. Chez Bonnard, le dessin n’est qu’un bloc-notes. Ses autoportraits, comme celui, sublime, de 1930, cachent toujours des récits psychologiques. Ailleurs, les quelques sculptures rarement montrées de Bonnard sont une découverte mais restent plutôt anecdotiques en comparaison de la véritable originalité des travaux sculptés de Matisse. Quoi qu’il en soit, le parcours s’achève de manière magistrale. D’une part, ce sont les œuvres monumentales et décoratives par lesquelles Matisse s’échappe dans un ailleurs exotique – Océanie, la mer (1946), Polynésie, la mer (1946-1972) ; d’autre part, sortant du cadre du chevalet - les décors de la chapelle du Rosaire à Vence - l’œuvre qui expérimente un nouveau rapport avec l’espace. Les œuvres de Bonnard, plus modestes et plus intimes, sont à l’instar du magnifique Amandier en fleurs (1946) d’une délicatesse extrême, qui clôt l’exposition. Mais laissons le dernier mot à Antoine Terrasse pour qui les deux artistes « partagent la même conviction absolue, que le tableau doit vivre par lui-même de sa propre vie ; qu’il n’est pas une imitation de la vie, mais la transcription d’une émotion ressentie devant un spectacle » (catalogue). Itzhak Goldberg
Matisse et Bonnard comme chez eux à la Fondation Maeght
Couleur et intimité: Matisse et Bonnard
Exposition — Amitiés, Bonnard-Matisse, jusqu’au 6 octobre, Fondation Maeght, St-Paul de Vence ↗