Nicolas Daubanes, Contre Espace, Mémorial National de la prison de Montluc, Lyo,, jusqu’au 30 juin, Dominique Clévenot, Lieux, « La Palette des possibles », 9 avenue de Lombez, Toulouse

« Nicolas Daubanes investit le champ mémoriel des lieux qu’il traverse et au sein desquels ses créations permettent une mise en dialogue de l’art et de la mémoire ». Cette présentation, tirée du petit livret qui accompagne le visiteur à la prison de Montluc, précise encore « En s’immergeant au sein du Mémorial National de la prison de Montluc…l’artiste a conçu une œuvre positionnant l’art comme vecteur de la transmission… ». De fait, Daubanes fait partie de ces créateurs qui développent de nouvelles expressions artistiques allant à l’encontre des principes de la sculpture monumentale et commémorative : la dureté et la durée. Paradoxalement, ce sont les installations qui introduisent la temporalité, l’effacement, la fragilité dans l’univers statique de la mémoire pétrifiée. Un exemple frappant est l’œuvre de Jochen Gerz et Esther Shalev-Gerz intitulé : 2146 pierres, le Monument contre le racisme, mis en place en avril 1992. Avec l’aide de huit étudiants, ils ont inscrit sur le dessous des pavés de la Schlossplatz de Sarrebruck le nom de 2146 cimetières juifs allemands qui ont disparu sous l’égide de l’Allemagne nazie. Les deux artistes font partie de ceux qui traitent le monument comme une œuvre d’art problématique, accompagnée d’une réflexion bien éloignée de celle qui caractérise les monuments officiels, parfois un peu grandiloquents. La stèle discrète ou invisible devient la trace de la mémoire, oblige le spectateur à fournir un effort mental, au lieu de rejeter la responsabilité sur un objet convenu et désigné d’office. Même si le travail de Daubanes s’inscrit dans la même lignée, peut-on parler dans son cas d’installation ? On pourrait le croire, et le terme « immerger », employé dans la présentation, coïncide avec le principe des installations. De fait, ces types d’expression, conçues comme un tout, sont le plus souvent inséparables de leur lieu. Le choix du site — parfois à l’écart du circuit artistique - la scénographie, les rapports internes entre les éléments, l’arrangement des pièces ou des objets, la position du spectateur comme corps percevant — présent à l’œuvre et mis en situation par elle —, sont des composants actifs et indispensables de cette manifestation. L’installation cherche souvent un dialogue actif avec le visiteur dans un espace spécifique qui n’est plus un vide neutre et discret, celui d’un musée ou d’une galerie. Clairement, le lieu choisi, une prison qui a connu des heures tragiques, fait partie de tels lieux. Reprenons toutefois l’œuvre de Daubanes à l’aide d’une description très précise d’Aurélie Dessert, directrice ici : « Nicolas Daubanes choisit de représenter l’architecture pour ce qu’elle est à l’origine : une prison. Il réalise donc un dessin du bâtiment cellulaire à l’échelle réelle de ce couloir, à la seule différence que les portes des cellules y sont fermées. Le dessin est destiné à emprunter les dimensions exactes de l’espace et à être montré au sein même de ce couloir comme s’il en était le prolongement, mais en noir et blanc, hors du temps. De sorte que le regard du visiteur passe du temps présent du Mémorial, toutes portes ouvertes, au temps de l’espace carcéral, toutes portes closes. D’autant que les dimensions du dessin, 3 x 3 m, représentent la surface règlementaire d’une cellule d’une prison : 9 m2 ». Ajoutons encore que l’artiste a développé une technique particulière. « Le travail, sur papier, est réalisé à la poudre d’acier aimantée - le motif étant découpé dans une feuille magnétique puis disposé sur une plaque de métal et recouvert d’une feuille de papier blanc sur laquelle la limaille de fer est ensuite répartie, de telle sorte que le dessin est seulement posé, suspendu à même le papier, retenu par la seule force d’attraction de la surface aimantée », écrit Anne Bernou dans son excellent ! ouvrage Monuments de silence. Réappropriations mémorielles dans l’art contemporain, éditions Unes, 2023. Certes, le « dessin » de Daubanes, même s’il s’ajuste parfaitement à la taille du couloir, ne transforme pas physiquement l’espace de la prison. Toutefois, son travail n’est pas un objet autonome mais un ensemble de rapports complexes entre l’objet d’art, l’artiste et le public. Moins soumis à l’autorité de l’objet, à la préciosité des matériaux, il est préoccupé davantage par des questions de temps, de traversée, de déambulation. Par interaction volontaire et recherchée, son œuvre interroge, métamorphose, voire transgresse le lieu. En rappelant les conditions de l’enfermement, l’artiste ouvre paradoxalement cet espace et incite le spectateur à se déplacer dans le temps. C’est avec justesse qu’Aurélie Dessert parle de « contre temps » et « contre espace ». Alors, une installation, le Contre Espace de Nicolas Daubanes ? Oui, si l’on accepte que cette discipline artistique soit une pratique plastique composite, une forme de bricolage sophistiqué, un piège à sensations largement ouvert. Bref, une œuvre qui ne laisse personne indifférent. Les photographies de Dominique Clévenot ont un point commun avec le travail de Nicolas Daubanes : l’absence des êtres humains. Quelques exceptions tout de même, le reflet d’un visage dans la peau écaillée d’un miroir ou un homme qui nous tourne le dos. Cependant, chez Daubanes, les personnages, sans être présents, s’inscrivent en creux. Ces hommes et ces femmes partagent toujours un destin tragique ou une vie de révolte, soulignés par un cadre mis en évidence. Avec lui, la mémoire n’est jamais séparée de l’Histoire. Les endroits vides choisis par Clévenot ont parfois un caractère – discret – mais non pas une identité propre. On ne saura jamais à quel immeuble appartient cette cage d’escalier ou encore où se trouve cette cave – parking ? – partiellement inondée. Souvent plongés dans une semi-obscurité, rarement montrés entiers, ces lieux décatis obligent le spectateur à un effort d’imagination. Selon l’auteur, ce sont « des portions d’espace relativement délimitées propres à accueillir ou conserver – comme une boîte – quelque chose, ou du moins la trace ou le souvenir de ce quelque chose ». Autrement dit, chez lui, pas d’Histoire mais des histoires. Lieux de mémoire intimes ? Sans doute, mais le peu d’indices proposé fait que ces images sont comme des scénarios latents, pas encore écrits. Dans sa vie antérieure, Clévenot fut un historien d’art. Manifestement, il n’a pas oublié les mises en scène silencieuses et mélancoliques de Hopper, ses points des vues plongeants – ici, une figure anonyme vue d’en haut – ou encore ces pièces où le seul « personnages » est un rayon du soleil qui pénètre par une porte ouverte. A l’instar du peintre américain, les « lieux » de Clevenot sont rétifs à l’anecdote et mettent au défi l’interprétation. Pour reprendre ses termes, « ces espaces intérieurs sont aussi, on le comprend, des espaces mentaux ». Voyage de l’esprit ?

Itzhak Goldberg