Les vacances de Monsieur Desgrandchamps à Marseille

Superposition, transparence, télescopage, hybridation, on hésite quel terme résume le mieux la production picturale de Marc Desgrandchamps. Une chose est certaine ; on évitera le mot collision car dans cet univers toute violence est exclue. Peinture figurative, celle de Desgrandchamps ? Indiscutablement, mais une figuration tremblante, évanescente, les images d’un rêve que l’on cherche désespérément, mais en vain, à retenir. On songe au film de Fellini, Roma, où des fresques antiques, découvertes lors du percement d’une galerie souterraine du métro, apparaissent un instant dans toute leur beauté, puis disparaissent soudainement sous l’afflux de l’air frais. Rien, en effet, de stable avec les personnages de Desgrandchamps, peints avec des jus colorés transparents, proches de l’aquarelle. Situés dans des paysages - essentiellement des bords de mer - ils semblent surgir d’un ailleurs, mais un ailleurs d’autant plus troublant qu’en apparence il demeure familier. Dans ou plutôt sur le paysage, car ces figures indéterminées, vidées de toute densité matérielle, semblent être posées délicatement sur le support, comme une mince pellicule ajoutée après-coup. D’où le sentiment d’un décalage, plus ou moins léger, entre les figures et le fond. Autrement dit, les « acteurs » de Desgrandchamps n’adhérent pas véritablement à leur cadre. Cette disjonction n’a rien d’étonnant car l’artiste ne nous propose pas des histoires. Rétive à l’anecdote, cette œuvre met au défi toute tentative d’interprétation, s’impose comme une énigme. D’une étrangeté subtile, diffuse, elle n’offre pas le mode d’emploi pour son « décodage ». En dernière instance, à la différence de la peinture aqueuse de Desgrandchamps, ses représentations ne sont jamais transparentes. Pourtant, a priori, rien de plus banal. Des femmes marchent au bord de la mer (Sans titre, 2012), un homme ajuste une chaussette (Sans titre, 2012), une femme assise regarde une autre en train de prendre une photo (Sans titre, 2019). Le spectateur n’est pas aidé par l’artiste, qui refuse systématiquement de nommer ses toiles. Ces bribes de récits, ces scènes terriblement prosaïques, sont divisées ici en trois sections, plutôt poreuses. Les deux premières, la section curieusement baptisée « Paysages méditerranéens » et l’autre, « Figures de passage », partagent pratiquement la même thématique – des vacanciers fantomatiques, des silhouettes qui voguent sur une plage. En passant, on se demande sous quel prétexte les commissaires – Pauline Nobécourt et Thierry Ollat - ont placé ces no mans’s land au bord de la Méditerranée. Tant qu’on y est, pourquoi pas « Paysages de Marseille » ? « Présence de l’Antiquité », la dernière section, tranche quelque peu avec le reste. Outre la présence inhabituelle de titres – qui restent toutefois rares – on y trouve des éléments qui se situent dans un passé éloigné, probablement dans l’Antiquité gréco-romaine. Avec ces images, Desgrandchamps introduit parfois une sculpture classique, sans que l’on puisse déterminer de quelle œuvre il s’agit. La femme drapée dans Les Fils conducteurs (2022), est-elle Vénus ? La statue sans tête est-elle de style archaïque ? (Sans titre, 2020). En réalité, peu importe, car, selon le peintre, l’essentiel est de « conjuguer plusieurs temporalités sur la toile » (catalogue). Temporalités, mais également différents registres, car on distingue difficilement entre pierre et chair, organique et minéral, vivant et inanimé (La Fleuve, 2022). En suivant le parcours où les toiles sont accrochées avec beaucoup d’élégance, on peut s’interroger sur la singularité de Desgrandchamps dans le domaine de l’art contemporain. Partage-t-il la nostalgie poétique que dégagent les paysages de Peter Doig ? Ou la sensation de vacuité obtenue par David Hockney et ses piscines sous un ciel sans nuages ? Finalement, on se dit qu’avec lui, le silence - le spectateur semble être séparé de l’espace urbain par une vitre qui en étouffe les rumeurs - le temps suspendu, l’inaction, tout cela rappelle le moment précédant une représentation. Mais chez Desgrandchamps, cette représentation n’aura pas lieu.

Itzhak Goldberg

Marc Desgrandchamps, Silhouettes, jusqu’au 31 mars, MAC, Marseille.