La présence de l’écriture comme un moyen de renouveler la pratique picturale est fréquente avec les premières avant gardes. A la différence du passé des mots ou des phrases tracés sur la surface des tableaux dans le passé dont le sens prodigue une information au spectateur (le nom du roi portraituré, la salutation angélique dans une annonciation), les artistes contemporains introduisent dans leurs toiles des lettres et des mots isolés, des bribes des phrases sans se soucier de leur portée sémantique. Pour ce faire, les cubistes font appel à des fragments de journaux ou autres papiers imprimés. Avec eux, ces signes abstraits, dématérialisés, bidimensionnels, que sont les lettres, ont pour rôle de rompre brutalement la logique mimétique et l’illusionniste de la représentation. Toute autre est la perspective de Paul Klee qui joue sur l’ambiguïté (ou la connivence) entre la lettre et l’image. On pourra désigner sa pratique comme un « mode de communication métissé »1. Chez lui l’imbrication de l’iconique et du linguistique fait que souvent la lettre est renvoyée à ses origines pictographiques et introduit les traces d’une mémoire visuelle, recyclée par l’imaginaire. Est-ce un abécédaire pour une pseudo-écriture ou une langue secrète, difficilement lisible ? Ou encore, s’agirait-il d’un langage elliptique, d’un jeu élaboré dont le sens reste équivoque ? Des artistes plus contemporains proposent des signes et des lettres qui tantôt résistent à la compréhension (Keith Haring), tantôt sont de véritables déclarations où les mots se substituent aux images (art conceptuel, Lawrence Weiner) Mais, peut-être, en dernière instance, il faut abandonner l’obsession herméneutique d’un historien d’art et suivre le conseil de René Char : « seules les traces font rêver » ?