« Envisagement », le beau titre de l’exposition organisée par Romain Perrin, renvoie à la fois au visage et à l’échange des regards. Échange, car en s’offrant à notre regard, le visage nous renvoie le sien. Ainsi s’établit un va et vient incessant, qui fait naître un sentiment de malaise, car le sujet “légitime”, le spectateur, se voit littéralement amputé du contrôle absolu qu’il exerce habituellement sur l’œuvre. Se voir être vu, cette mise en abyme remet en question le pouvoir reconnu de notre regard en faisant basculer les rôles consacrés du sujet et de l’objet de la représentation. Cette sensation est d’autant plus particulièrement frappante quand il s’agit de la production plastique de Giacometti et de celle de l’artiste libanais Ali Cherri dont la figure humaine est le thème principal. A la différence des nombreux « couples » pas toujours convaincants– Picasso et Rodin, Picasso et Giacometti - le dialogue proposé ici semble aller de soi. Notons de plus que la plupart des travaux de Cherri ont été conçus en vue de cette rencontre. En toute logique, le spectateur a droit à un ensemble de têtes et de crânes, plus ou moins stylisés, plus ou moins marqués par des stries et des incisions. Une illustration de cette quête improbable, utopique, de capter le visage, qui hante et anime Giacometti, mais sans doute également Cherri ? Ailleurs, dressées dans une fragile verticalité, isolées et frêles, les figures de l’artiste suisse trouvent ici leurs « compagnons de route » avec L’Ange de l’histoire, 2023 ou L’Homme qui débarque (1923) de Cherri. Ces personnages sont des assemblages où, sur un corps réalisé en plâtre ou en argile, l’artiste fixe une tête qui peut remonter à la période romaine ou égyptienne. Autrement dit, il se réapproprie le passé et découvre le présent. Comme pour son illustre prédécesseur, chez lui, archaïsme et modernité se confondent. Terminons toutefois sur une œuvre magnifique de Cherri : quelques dizaines de prothèses oculaires en verre qui flottent dans une caisse en bois, tapissée de feuilles d’or, source d’une lumière tamisée, ambrée. Le titre de l’œuvre ? Boîte des regards (2023) On ne saurait mieux dire.
Itzhak Goldberg
Alberto Giacometti/Ali Cherri, Envisagement, jusqu’au 24 mars, Institut Giacometti, Paris