« Eugène Dodeigne, Une rétrospective, » jusqu’au 28 mars, Musée La Piscine de Roubaix.

Le visiteur qui s’approche de ce bel espace qu’est le Musée La Piscine de Roubaix s’arrête dans le jardin situé devant le bâtiment principal. Face à lui, s’érige une figure taillée en pierre gris-bleu de Soignies, une masse verticale imposante. Une œuvre figurative ? Sans que l’on puisse l’affirmer explicitement, la sculpture d’Eugène Dodeigne garde des accents anthropomorphiques qui justifient son titre L’Homme des neiges (1960). Ici, comme souvent, il opère une synthèse : entre une forme traditionnelle, pratiquement classique et un traitement qui insiste sur l’inachevé, sur la matérialité brutale de la pierre. La vaste rétrospective proposée par le musée permet de constater que cette manière de procéder caractérise toute la production plastique de Dodeigne. Ses « personnages » monolithiques, parfois voûtés, souvent scarifiés, s’inscrivent dans la tradition qui veut que depuis toujours la ronde bosse a été une méditation sur le corps. L’artiste du Nord aurait pu prendre à son compte l’affirmation de Rodin « Je marche dans l’antiquité la plus reculée. Je veux relier le passé au présent, reprendre le souvenir, juger et arriver à compléter”. Totems inaccessibles, fixées dans une sorte de contemporanéité intemporelle où archaïsme et modernité sont confondus, ses sculptures forment des ensembles clos et autosuffisants qui semblent sécréter leur espace propre. Un terme résume parfaitement le sentiment de dépassement éprouvé face à ces idoles, dont on ne connaîtra jamais la religion : le sublime. Certes, parmi les œuvres qui sont présentées ici certaines semblent abstraites, comme Lave grise (1958) ou Le Trou (1959). Mais même ces travaux, des interrogations spécifiques de la sculpture du XXe siècle sur le plein et le vide ne renoncent pas à une apparence organique. Tout laisse à penser que ces travaux doivent leur allure à la taille directe, cette technique que Dodeigne reste l’un des derniers à pratiquer. Un des mérites de la manifestation de Roubaix est de montrer également la production graphique de Dodeigne. De fait, ce dernier, à l’instar de Rodin ou de Medardo Rosso : « traduit dans la pierre l’émotion née au moment du dessin ». L’artiste nous facilite en quelque sorte la tâche avec ses activités « saisonnières » ; il dessine pendant l’hiver et sculpte pendant le reste de l’année. « A partir de novembre, je remplis donc des carnets de croquis et, au bout de quelques semaines, finit par se dégager ma ”tendance” de l’année. Je réalise alors des grands dessins, des formes que je pense pouvoir traduire dans la pierre. J’en modèle aussi de petites esquisses en terre cuite. Et à partir de mars, je peux enfin – car je suis alors impatient de sculpter – reprendre mes outils et ”attaquer” la pierre », écrit-il. Comme les sculptures, les dessins refusent d’être cantonnés dans l’une des catégories qu’affectionne l’histoire de l’art. La main qui hésite, qui rature ou qui efface, fait naître à partir d’un enchevêtrement de lignes chargées, multipliées, estompées, des corps encore inachevés, comme instantanés. Surgissant d’innombrables coups de crayon, qui se tiennent miraculeusement, ils sont comme des apparitions laissées en suspens. En s’approchant, on découvre que ces figures d’incertitude, faites de lignes nouées et dénouées, liées les unes aux autres par des liens rationnels et chaotiques à la fois, sont des corps ou des visages mais qui échappent à une forme définitive et figée. De même, comme avec les travaux en trois dimensions, ce sont les mouvements, les trajectoires des corps, des poses inhabituelles, éloignées de toute tradition académique qui fascinent Dodeigne. Ainsi, la rencontre avec les Ballets du Nord n’a rien d’un simple hasard car elle lui permet de capter les déplacements des danseurs dans l’espace. Le parcours de l’exposition permet de voir les différentes périodes de l’artiste, y compris les premières années où, sous l’influence de Brancusi, les volumes sont lisses ou encore ses travaux en bois. Il était temps car Dodeigne, né en Belgique et dont la carrière se situe dans le nord - il est la figure de proue du Groupe de Roubaix - reste relativement méconnu en France. Accompagnée d’un catalogue qui par sa richesse n’est pas moins qu’un ouvrage de référence pour le sculpteur, la présentation de La Piscine répare cette injustice.

Itzhak Goldberg