C’est un véritable changement de cap. Immédiatement après le blockbuster qu’a été l’immense et magnifique exposition de Mark Rothko, l’un de ces “événements” qui ont fait la renommée de la Fondation Vuitton, nous avons droit à une manifestation plus modeste. Au moins en apparence, car avec une vingtaine d’œuvres accompagnées d’une documentation importante, l’ensemble centré autour de L’Atelier Rouge de Matisse ne manque pas d’ambition. Laissons la parole à Bernard Arnault, président de la Fondation, pour qui “l’exposition est exceptionnelle, moins par le nombre d’œuvres que par la réunion de tous ces chefs-d’œuvre figurant dans ce tableau et qui n’avaient pas été rassemblés au même endroit depuis longtemps”. Ainsi, dans une vaste salle, le spectateur est face à cette toile de taille imposante qui représente l’atelier de Matisse, construit à Issy-les-Moulineaux en 1909. Peinte en 1911 pour décorer l’hôtel particulier de Sergueï Chtchoukine, elle est en quelque sorte l’autobiographie artistique du peintre. On y distingue - accrochés au mur ou posés sur des sellettes - onze travaux de Matisse. Puis, sur des cimaises, installées dans la même salle à la Fondation, on découvre les mêmes œuvres “en vrai”. Cependant, dans cette version artistique du jeu des huit erreurs, on remarque que les reprises réalisées par l’artiste ne sont pas des copies à l’identique, mais des versions légèrement modifiées des originaux – proportions, intensité des couleurs. En réalité, le véritable enjeu de cette présentation, organisée par Ann Temkin, conservatrice en chef au MOMA de New York et Dorothe Aegesen, conservatrice en chef au SMK, Statens Museum for Kunst, Copenhague, est l’enquête qu’elle permet de réaliser. On utilise ce terme à dessein, car la lecture du catalogue permet de savoir non seulement tout sur l’œuvre phare de l’exposition mais également sur l’atelier de Matisse, sur les rapports entre l’artiste français et son mécène, Chtchoukine – un récit détaillé sur les commandes que ce dernier passe à Matisse – ou encore sur le trajet fantasque de L’Atelier Rouge avant son installation définitive au musée new-yorkais en 1949. En résumé, il s’agit d’un travail de recherche extrêmement scrupuleux qui ne néglige aucun détail touchant de près ou de loin cette œuvre. D’ailleurs, un chapitre très instructif du catalogue, où des spécialistes décortiquent à l’aide des outils les plus récents la “chair” de cette toile, est nommé “Peindre L’Atelier Rouge : une enquête”. Disons-le clairement, le catalogue est un outil essentiel pour un visiteur qui souhaite comprendre toute la particularité de ce rébus énigmatique qu’est cette œuvre fascinante de Matisse. Certes, il peut faire l’impasse sur certains passages réservés aux historiens d’art un peu obsessionnels. Mais, cette lecture lui permettra non seulement de mieux scruter la face visible de cette toile de Matisse, mais encore de “voir” ce qui est enfoui sous la surface recouverte de rouge dit Vénitien. On le savait, à son stade initial, L’Atelier Rouge était essentiellement peint en bleu - mélangé aux roses et aux ocres - comme l’a montré l’analyse approfondie effectuée en amont de cette exposition. Mais déjà, avec La Desserte rouge (ou l’Harmonie Rouge, 1908) – également une commande de Chtchoukine – Matisse réalisait le même type d’opération. Se sentant obligé de s’expliquer devant son mécène – ce dernier ayant demandé explicitement une composition peinte en bleu – le peintre avançait un argument étonnant. Selon lui, cette modification était une nécessité décorative. Et Matisse d’affirmer, “elle m’a paru insuffisamment décorative et je n’ai pu faire autrement que la reprendre” (Lettre de Matisse à Chtchoukine, 1908). Visiblement dépassé, Matisse, dont on connaît le caractère rationnel, avouait clairement le même désarroi au sujet de la transformation chromatique de L’Atelier Rouge : “Je l’aime bien, mais je ne le comprends pas tout à fait. Je ne sais pas pourquoi je l’ai peint exactement comme cela.”(catalogue) Face à cette œuvre magistrale, le spectateur s’interroge également. Il comprend le choix par Matisse du thème de l’atelier, où l’artiste, invisible, laisse, dans une mise en abyme, des traces savamment étudiées de son activité. Il comprend également que recouvrir la quasi-totalité de la surface de la toile avec une seule couleur est une manière de brouiller l’illusion spatiale imposée par le cadre architectural. “Le mur rouge occulte l’épaisseur, le poids, le volume des corps… la couleur pure qui dissout l’impression est le facteur décisif de l’expression, souci essentiel de Matisse”, écrit Pierre Schneider (« Matisse », Flammarion). Autrement dit, on assiste ici à une tentative de passage du tableau de chevalet à un panneau décoratif, un terme cher à Matisse. Mais pourquoi ce besoin de remplacer le bleu par le rouge, un besoin d’autant plus incompréhensible que le parcours ici offre également La Fenêtre bleue (1913), où la couleur bleue remplit parfaitement le même rôle ? Intensité, luminosité, rappel des paysages édéniques noyés par le soleil ? C’est peut-être Mark Rothko, lui qui allait voir régulièrement L’Atelier Rouge au MOMA, qui avait la clé du mystère. Itzhak Goldberg