Fondation Dubuffet, 1974-2024 Chronique de 50 ans d’activités Fondation Dubuffet, Paris, jusqu’au fin novembre
• C’est la fête. Pour célébrer son cinquantenaire, la Fondation présente “Fondation Dubuffet, 1974-2024 : Chronique de 50 ans d’activités”. Pas une tâche facile, car, polymorphe et boulimique, l’artiste est à l’origine d’une production d’une exceptionnelle abondance -plus de 10 000 travaux répertoriés, des milliers de pages écrites, Dubuffet manie aussi facilement la plume que le pinceau -. Procédant par séries ou plutôt par cycles, l’œuvre de Dubuffet s’accorde à merveille avec la métaphore de l’arbre et de ses ramifications, cette image employée par Klee comme emblème de la création organique. • • A l’occasion de cet anniversaire, une salle est consacrée à une chronologie visuelle chroniquant les 50 ans d’activités de la fondation et deux autres salles sont dédiées à des œuvres majeures de la collection, axées sur le portrait et la figure : dons de l’artiste, legs de sa fille et acquisitions plus récentes. • De fait, la figure – qui peut évoquer aussi bien le corps que le visage, est un thème qui traverse toute l’œuvre de Dubuffet. • Mais pas n’importe quelle figure. Avec lui, comme avec Bacon, Fautrier ou De Kooning, elle est déformée, tordue jusqu’aux limites de l’informe, illustrant parfaitement ce que Henry James nomme “l’imagination du désastre”. • De fait, Dubuffet, produit tour à tour des œuvres composées des ingrédients les plus divers, les plus insolites. Toutes partagent le goût pour la pâte solide et épaisse, goût résumé par une phrase de l’artiste : “le geste essentiel du peintre est d’enduire. Images-relief à partir de couches pétries et labourées qui se superposent et s’interpénètrent. • Ce malaxage de la matière aboutit souvent à des figures, à la figure humaine. La cuisine picturale se transforme en une série de corps ouverts, à mi-cuisson. Au départ la pâte, à l’arrivée la chair. Dubuffet commence avec ses enduits une production où il emprunte aux différents arts culinaires pour aboutir aux “Corps de Dames”. (1950). A la différence de Fautrier, accusé de frôler une certaine joliesse, il avilit ses personnages féminins dans une matière bitumeuse, sale. Les “Dames” de Dubuffet sont une masse informe, un magma, une indifférenciation des composants du corps. La disparition de la peau, cette mise à nu littérale du corps, n’a rien de commun avec les anciens écorchés, où la chair est révélée intacte dans sa transparence. La tête, déformée, écrasée, ne fait pas le poids face au corps massif et lourd. Ces nus, empâtés et atrocement déformés, à l’écart de toute idéalisation du corps féminin, ces corps ouverts aux enveloppes déchirées, scandaliseront par la gestualité de la touche à l’intérieur d’une morphologie grotesque et excessive. Ailleurs, avec Les gens sont plus beaux qu’ils croient, (1947), cette série où l’on trouve des peintres et des écrivains, souvent des amis de Dubuffet ce sont des portraits : “Anti-psychologiques, anti-individualistes, nourris de cette idée qu’un artiste qui veut peindre l’important n’a pas à tenir grand compte, même dans un portrait, des futiles accidents-un visage plus gras, un nez plus court-qui peuvent différer une personne d’une autre1 ». Ses visages déformés-, « à ressemblance éclatée dans la mémoire 2» - sont une déclaration contre notre habitude de donner à cette figure le beau rôle, contre l’importance accordée à la ressemblance. Tournant en dérision le visage, Dubuffet fait pire que s’attaquer à la vision humaniste en lui opposant l’ironie qui se déclare déjà dans le titre. Chairs feuilletées (1954) : ce visage couvert de matière et informe, n’est qu’un exemple parmi d’autres. Constatant l’effondrement de la culture humaniste, Dubuffet fait appel au désastre joyeux. Face à l’univers tragique, parfois marqué par le pathos, de Bacon, l’artiste français a fait le choix de l’exubérance forcenée, de l’ironie grinçante qui effleure parfois l’absurde. • Itzhak Goldberg •