Aucune représentation de chaise dans le domaine artistique ne partage la célébrité de celle peinte par Van Gogh. Un siège modeste, sur lequel reposent la pipe éteinte de Gauguin et sa trousse à tabac. Tout le désarroi du peintre hollandais s’exprime par les objets personnels de ce confrère qui a quitté Arles, laissant Van Gogh face à sa solitude. Une autre chaise, presque aussi connue, est Au seuil de l’éternité, un dessin qui figure un vieil homme assis, le buste penché en avant, tenant sa tête entre ses mains. Deux manières différentes d’exprimer le sentiment d’abandon, qui a obsédé Van Gogh toute sa vie. Sans avoir une forme anthropomorphique, la chaise épouse les formes du corps et, n’ayant que cette fonction, elle peut devenir son substitut métonymique. Vide de son occupant, elle semble orpheline. Mais on oublie parfois que le siège peut jouer un rôle plus ambigu, car il oblige le corps à se placer dans la posture la moins naturelle possible, riche de connotations sociales et psychologiques. Il suffit de mentionner les femmes de Picasso, « emprisonnées » par l’artiste sur leur chaise, ou encore les personnages assis de Bacon, figures hybrides condamnées à l’inconfort, qui assument mal leur corps et cherchent désespérément une solution pour en disposer. Malgré sa caractéristique expressive, la chaise dépourvue de l’être humain n’occupe que rarement une place de choix dans le domaine de la peinture. Inévitablement, il y a quelque chose d’incongru à ce que cet objet cantonné à un usage exclusif prenne sa liberté. L’œuvre de Degas - où la chaise du maître de ballet, absent temporairement, trône au premier plan de la toile, tandis qu’à l’arrière-plan les danseuses exécutent différents mouvements – en est un exemple évocateur. L’étrangeté de cette scène est d’autant plus frappante que le siège - chaise, fauteuil ou même tabouret - renvoie habituellement à une position stable et équilibrée, à l’immobilité, tout à l’opposé des gestes des danseuses. Dans la série récente de Jean-Pierre Schneider, les chaises, qui se sont émancipées de toute dépendance de l’être humain, se distancient de leurs obligations. Affranchies des contraintes discursives, ces objets semblent étrangement dépourvus de toute fonction, de toute transitivité ; ils ne renvoient plus à un faire mais à un voir. Acteurs ou accessoires, les voici devenus “actants” plastiques. Le traitement de ces outils du quotidien vise ainsi paradoxalement à en nier l’utilité pratique. La matière s’absente, la texture reste allusive, les volumes paraissent sans poids. Dépouillées de tout détail superflu, réduites à des signes fluctuants, images mentales et images réelles se superposent. Pourtant, la représentation, même épurée jusqu’à l’os, reste préservée. Libre de tout vestige illusionniste, elle garde un attachement profond à la poésie de la suggestion. De fait, ici le réel n’est pas mis à l’épreuve à l’aide d’une description minutieuse ou exhaustive, mais il se voit réduit à l’essentiel. Images fabriquées, elles avouent et réclament leur autonomie. Ces différentes représentations ont un point commun : l’absence de personnages. Tout laisse à penser que l’artiste ressent le besoin d’éliminer toute concurrence, d’exclure la présence humaine pour se présenter seul face à son objet. Figés et flottants à la fois, comme en suspens, les objets semblent retirés dans un univers d’où le détail pittoresque est exclu, où les choses les plus simples et les plus ordinaires sont présentées sans aucune complaisance anecdotique ou sentimentale. Se repliant sur elles-mêmes, refusant tout parasitage psychologique ou métaphorique, ces chaises sont comme un défi jeté au public. Même serrées les unes contre les autres, elles ne forment pas une structure imposée a priori (narrative, associative, symétrique). On soupçonne cependant Jean-Pierre Schneider d’avoir des notions de chorégraphie car, éparpillées sur la surface de la toile, les chaises semblent comme saisies au cours de ballets étranges, faits de configurations proches et pourtant toujours différentes. Ou, encore, en groupe ou face à face, ces chaises ne font que dialoguer silencieusement dans un langage qui demeure inconnu. Mais rien n’y fait, les chaises restent dans notre esprit indissociables de leur fonction. Ici, elles évoquent une salle désertée, une garden party après le départ des convives ou encore le désordre qui suit la fin d’une représentation musicale. Pourtant, parfois isolées, tronquées – hors sol, hors cadre car coupées par le bord du tableau –, évanescentes ou encore à la limite de la disparition – peintes en blanc sur un fond de la même couleur –, ces chaises diaphanes sont comme traversées par des rayons X. Inaccessibles, elles se transforment en spectres. Autrement dit, en images.

La chaise n’est plus un attribut mais un sujet