José Loureiro, “Croque-Couleur, jusqu’au 1er septembre, Frac Grand Large, Dunkerque. Gérard Duchêne, L’Appel au large, jusqu’au 13 octobre au LAAC, Dunkerque On croyait que la peinture, cette vieille discipline, n’avait plus grand-chose à raconter, voire à montrer. Et puis, soudainement, une œuvre qui ne ressemble à rien sort de nulle part. Enfin, de nulle part en France, car au Portugal, José Loureiro est un artiste reconnu et respecté. Repéré au Drawing Now par Keren Detton, directrice du Frac Grand Large, il a droit à une importante exposition, intitulée “CROQUE-COULEUR”. Surréaliste, ce titre serait-il un clin d’œil à un mouvement auquel on peut associer l’artiste ? Associer, car la difficulté pour un historien d’art à classer ou simplement à décrire cette œuvre est la meilleure preuve de sa singularité. Il faut dire que l’artiste ne fait rien pour faciliter cette tâche. Pourquoi, en effet, choisir de représenter les Acariens, un thème pour le moins incongru ? Ces bestioles minuscules, microscopiques, qui font partie de la famille des arachnides, ont la particularité d’avoir développé une grande diversité de relations avec d’autres êtres vivants, animaux ou végétaux, souvent de type parasite. Selon le dictionnaire Larousse, leur corps, particulièrement compact, a l’apparence d’une masse unique. Est-ce la structure anatomique informe, où l’on devine néanmoins des pattes d’animal, qui a motivé l’artiste à réaliser cette série de taches colorées ? Peintes à l’huile sur papier ou sur toile, abstraites ou figuratives, ces formes sont avant tout un jeu sur une gamme chromatique. Une gamme que José Loureiro a déjà expérimenté d’une manière plus systématique avec une œuvre monumentale intitulée Boson de L.. « Une peinture, écrit Keren Detton, constituée de 138 toiles horizontales superposées dont les différents tons correspondent à une gamme entière de coloris prêts à l’emploi. Les vibrations lumineuses de la peinture font écho à l’architecture industrielle du Frac éclairé au néon, tout en convoquant la lenteur et les aléas du geste manuel ». En revanche, rien de systématique dans la série « Une famille comme les autres », un hommage à “La Carrière d’un libertin” de William Hogarth. Cependant, chez Loureiro, rien du contenu moralisateur du peintre anglais. De même, contrairement à Hogarth, dont l’ensemble forme un récit, les scènes de son confrère portugais, qui parlent de sa propre famille, n’ont ni queue ni tête – Première tentative de fuite, 2023 ou Une journée trouble, 2023. Ces dessins, stylisés et géométriques, capturent des attitudes et des situations corporelles engagées dans des activités loufoques, éparpillés, sans véritable lien. Le graphisme aiguisé des figures les fait ressortir sur des fonds épurés. Des mouvements brusques qui ne s’accordent pas, un ballet corporel qui évite toute harmonie plaisante. Ce sont moins des représentations de corps et d’objets que des indications de ceux-ci par des lignes brisées et des angles. D’ailleurs, dans un entretien avec Detton, l’artiste affirme cette mise à distance :« Je ne parlerai pas tant de mon corps, mais de mon organisme » Tout ici semble en suspens, en équilibre précaire et pourtant tout tient parfaitement. On pense aux saynètes grotesques de Boltanski, mais exécutées par Tati ou par Charlot. Puis, dix-sept figures isolées, de taille plus que nature, sont réunies dans une vaste salle. Anonymes, ce sont des acteurs d’un spectacle étonnant, une pantomime ou une performance stoppée en cours. En réalité, on a affaire à des pantins dont le corps est réduit à des éléments simples et qui exécutent des gestes mécaniques. Dans l’entretient évoqué plus haut, l’artiste explique « en dessin, la gymnastique ne souffre pas des entraves de la réalité́. Ce sont des positions très malléables » On pense aux costumes pour ballets réalisés par Oskar Schlemmer au Bauhaus ou à Fernand Léger, pour lequel la figure humaine est appréhendée “non comme une valeur sentimentale mais uniquement comme une valeur plastique, en la soumettant à l’ordre géométrique qui régit les machines et l’environnement urbain”. Inévitablement, on songe à Pinocchio, ce pantin de bois inventé par l’écrivain italien Collodi en 1881-1883. Cette figure légendaire de l’art populaire est réactivée par de nombreux artistes tels qu’Annette Messager, Maurizio Cattelan, Antonio Saura et Jim Dine. Face à ces athlètes aux gestes puérils, le spectateur s’interroge sur le titre déroutant de cette série, “Narcisse”. Choix étonnant, car le visage, composant indispensable de la noce mythique entre le jeune homme et son reflet dans l’eau, est ici tantôt absent, tantôt réduit à un simple ovale dépourvu de traits distinctifs. Faut-il croire que ce mythe ancestral ne résiste pas au lent mouvement d’effacement dans lequel s’est engagée la face humaine à l’ère de la modernité ? Quoi qu’il en soit, profitez de votre séjour à Dunkerque et faites une petite promenade jusqu’au LAAC (Lieu d’Art et Action Contemporaine) qui présente Gérard Duchêne (1944-2014), un artiste local – lillois pour être précis. La manifestation est organisée par David Ritzinger - ancien assistant de Duchêne – avec l’ensemble de l’équipe du musée. Le parcours rappelle le contexte et les sources d’inspiration de celui qui fut également poète et dont la « matière première » et les supports de l’œuvre plastique ont été des écrits - « textes publicitaires, planches de bande dessinée, affiches, courriers », selon Ritzinger. Sont mentionnés ainsi le lettrisme ou la poésie sonore et, plus proches de Duchêne, Henri Michaux, les surréalistes et Samuel Beckett. La caractéristique principale de cette œuvre est une forme de discrétion qui va pratiquement jusqu’à son quasi-effacement. Le plus souvent les lettres et les mots employés restent illisibles, se transforment en hiéroglyphes d’un langage incompréhensible, peut-être même à son auteur. Tressage, froissages ou d’autres techniques singulières, inventées par Duchêne forment des signes qui accordent autant d’importance aux surfaces recouvertes qu’au vide et qui sont, pour employer sa splendide phrase, “Comme une trace de la présence de l’absence”. Autrement dit, chez lui c’est le vide qui prend la parole.

Du 17 février au 13 octobre 2024, le LAAC présente « L’Appel du large », la première rétrospective muséale de l’œuvre de l’artiste lillois Gérard Duchêne, une exposition qui coïncide avec le 10e anniversaire de sa disparition. Dossier de presse

© Cathy Christiaen, Ville de Dunkerque

« Comme une trace de la présence de l’absence1 » Première rétrospective muséale de l’œuvre de l’artiste lillois Gérard Duchêne, cette exposition revient sur les rencontres qui ont façonné l’artiste, depuis sa participation à des collectifs d’artistes et écrivains tels que Textruction jusqu’à ses dernières séries d’œuvres. Au travers des pièces rares ou inédites issues du fonds d’atelier et d’œuvres de collections privées et publiques régionales, l’exposition révèle le lien intime entre le poète et le peintre, transformant les mots et les textes en matière picturale par des gestes de destruction et d’effacement. Commissariat de David Ritzinger, commissaire d’exposition indépendant et ancien assistant de l’artiste, en partenariat avec les équipes du musée. 1 Citation de l’artiste à propos de son travail, datée de 2003

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