Réunir une quarantaine de toiles de Jackson Pollock, dont certaines rarement exposées, ainsi qu’environ quatre-vingts dessins, constitue un véritable exploit. L’exposition se concentre sur la période allant de 1934 à 1947, soit les années où l’artiste « digère » ses nombreuses influences. En toute logique, le parcours du Musée Picasso débute par une mise en regard des œuvres du peintre espagnol et de son homologue américain. Le constat est sans appel : la présence de Guernica dans une galerie new-yorkaise en 1937, la grande rétrospective de Picasso au MOMA en 1939, ainsi que les reproductions publiées dans les revues parisiennes, marquent profondément Pollock. À l’entrée de l’exposition, le rapprochement judicieux entre Head (1938-1941) de Pollock et Combat entre taureau et cheval (1933-1934) de Picasso illustre leur commune quête de déformation expressive. Chez Pollock, on observe déjà l’introduction de formes non figuratives et un remplissage uniforme de la surface, abolissant la hiérarchie traditionnelle entre centre et périphérie. À l’instar de Picasso, Pollock crée également son propre bestiaire mythologique (She-Wolf, 1943). Il s’agit, comme le déclarent Gottlieb et Rothko, des « symboles éternels… des peurs et des motivations fondamentales de l’homme » L’influence de la théorie jungienne est indéniable dans son œuvre, un intérêt partagé par de nombreux artistes new-yorkais de l’époque. Les dessins remarquables que Pollock apportait à ses séances psychanalytiques en témoignent. L’exposition, très complète, remonte aux débuts de la carrière de l’artiste. En 1930, Pollock suit les cours de Thomas Hart Benton, chef de file de l’école régionaliste, dont il retient une organisation contrapuntique des surfaces picturales (Composition with Oval Forms, 1934-1938). Grâce à Benton, il découvre les muralistes mexicains. En 1936, il intègre l’atelier de Siqueiros, où il se forme aux techniques innovantes de la peinture murale. Cependant, c’est la rencontre avec les surréalistes, arrivés à New York pendant la guerre, qui provoque une véritable révolution dans son style. Masson, Tanguy, Ernst et surtout Miró, par leur pratique de l’automatisme, fournissent à Pollock les moyens d’explorer des images où les formes se fragmentent et subissent des transformations biomorphiques. Même si, curieusement, les impressionnantes toiles de 1946 conservent encore des titres figuratifs (La Clé, La Tasse de thé), les formes éclatées abolissent toute distinction entre figure et fond. La dernière salle du musée présente les œuvres emblématiques de Pollock : les drippings. Ces jets de peinture sur une toile posée au sol, inspirés des traditions locales américaines - la peinture sur sable des Indiens surtout - forment un réseau complexe de lignes et de nœuds qui s’entrecroisent et se chevauchent. L’énergie qui émane de ses peintures suggère des forces expansives qui débordent la surface de l’œuvre pour se projeter dans l’espace. (Painting, 1948). Une nouvelle peinture, autant que le mythe de Jackson Pollock, sont nés.
Itzhak Goldberg