« You see what you see » (ce que vous voyez est ce que vous voyez), cette formule percutante est devenue le mantra de l’art de la seconde moitié du XXe siècle. Cette courte phrase, prononcée par Frank Stella, est pratiquement le manifeste du minimalisme. Cette forme radicale de l’abstraction géométrique, dont Stella fut l’un des fondateurs, cherche à éviter toute interprétation métaphorique de l’œuvre. L’artiste, mort le 4 mai à New York, est né en 1936 dans le Massachusetts. C’est encore là, à la Phillips Academy (Andover), qu’il fait ses études avant de les poursuivre à l’Université de Princeton. Nous sommes dans les années cinquante, au cours desquelles le paysage artistique américain est dominé sans conteste par l’expressionnisme abstrait. Si, à ses débuts, Stella n’est pas indifférent à Willem de Kooning ou Franz Kline, rapidement il se distancie de cette forme d’expression puissante de soi, la remplaçant par un détachement froid et un rejet de toute émotion. Il faut aussi mentionner Jasper Johns, dont l’œuvre a eu un impact important sur le tournant de Stella. Ainsi, en 1959, dans son atelier new-yorkais, il se met à peindre des toiles noires, ses « black paintings », des surfaces recouvertes de noir laissant apparaître des lignes de toile laissées vierges. Difficile de trouver une meilleure explication à ce type d’œuvre que celle fournie par Carl Andre, un autre artiste minimaliste : « L’art exclut le superflu, ce qui n’est pas nécessaire. Pour Frank Stella, il s’est avéré nécessaire de peindre des bandes. […] Frank Stella n’est pas symboliste. Ses bandes sont les chemins qu’emprunte le pinceau sur la toile. Ces chemins ne conduisent qu’à la peinture ». Ces chemins, incontestablement, mènent Stella à la gloire. Repéré par le MOMA, il participe déjà en 1959 à l’exposition « Sixteen Americans ». Le musée achète d’ailleurs The Marriage of Reason and Squalor, une toile de 1959. Puis, Stella fait son entrée à la toute-puissante galerie Leo Castelli. Si son style ne varie pas, la principale nouveauté réside dans la technique du « shaped canvas », qui consiste à peindre sur des toiles dont le châssis a une forme autre que le rectangle conventionnel. Les différentes formes géométriques - cercles, demi-cercles, étoiles - ainsi que l’épaisseur inhabituelle de ces châssis, en font des objets tridimensionnels, reliefs ou sculptures. Ainsi, il est impossible de comprendre l’œuvre d’Ellsworth Kelly, entre autres, si l’on ignore l’approche de Stella. À partir des années 70, sa production artistique s’éloigne de l’esthétique sévère du minimalisme et devient de plus en plus décorative. Qui plus est, l’artiste renonce au principe de la platitude et réalise des assemblages dits « baroques », composés de bandes aluminium polychromes s’entrelaçant avec des plaques de métal découpées, le tout placé sur une grille ou sur un autre support improvisé. Rétrospectivement, on peut parler de postmodernité avant l’heure ou de la liberté extrême. Il n’en reste pas moins que ces œuvres évitent difficilement d’être taxées de kitsch. Mais Stella se permettait tout ; il savait que sa place dans le panthéon artistique était assurée.

Itzhak Goldberg