Modigliani/Zadkine, Une amitié interrompue, Musée Zadkine, jusqu’au 30 mars, Giacometti/Morandi, Moments immobiles, Institut Giacometti, jusqu’au 2 mars, Chiharu Shiota, The Soul Trembles, Grand Palais, jusqu’au 19 mars
On a longtemps cru que la saison des amours avait lieu au printemps. Visiblement, dans le monde artistique, il n’y a plus de saisons, et des couples se forment en plein hiver. Parmi eux, deux sont remarquables : Modigliani et Zadkine au Musée Zadkine, Morandi et Giacometti à l’Institut Giacometti. Un point commun relie ces deux lieux, intimes et pleins de charme. Consacrés à un seul artiste — dans le cas de Zadkine, il s’agit même de son atelier — les commissaires ont l’obligation tantôt de traiter un thème particulier dans les œuvres, tantôt de proposer des rencontres plus ou moins attendues. La tâche est délicate, car, dans ces face-à-face, les travaux de deux créateurs doivent être suffisamment proches pour permettre une comparaison pertinente, mais également suffisamment différents pour éviter la redondance. Ces mises en relation se font soit sur le plan formel, soit sur le plan iconographique ou encore autour des liens personnels, voire de l’amitié, entre les artistes. Clairement, le titre de l’exposition au Musée Zadkine — Modigliani/Zadkine, une amitié interrompue — indique son choix. Une amitié courte, toutefois, car Modigliani meurt prématurément à trente-cinq ans, en 1920. Tous deux, arrivés à Paris — considérée comme le cœur de l’avant-garde — Zadkine venu de Biélorussie en 1910, Modigliani d’Italie en 1906 -, fréquentent Montparnasse. Admirateurs de Brancusi, ils pratiquent une sculpture inspirée par des cultures anciennes, voire archaïques : Zadkine est fasciné par la mythologie, Modigliani par l’art cycladique et khmer. L’un et l’autre empruntent au cubisme une manière de réduire la figure humaine à ses lignes de force, souvent anguleuses. Tandis que Zadkine se consacre surtout à la ronde-bosse, son confrère abandonne cette activité en 1914 pour des raisons de santé et se limite à la peinture. Désormais, il va réaliser des portraits ou des visages progressivement épurés. Sans cesse, Modigliani tente de concilier la singularité de la figure humaine et la perfection d’une forme idéale, entre la représentation de l’être et la force abstraite du contour. Si Zadkine cherche moins la séduction dans ses puissants dessins — il n’utilise presque jamais de lignes arrondies, porteuses d’une certaine douceur — il partage avec son ami le désir de représenter l’intemporel. Leurs liens sont définitivement rompus lorsque, en 1915, Zadkine s’engage dans la Légion étrangère, mais les œuvres au musée poursuivent un dialogue étonnant. Le rapprochement entre Giacometti et Morandi, quant à lui, est moins évident. Hormis le fait que l’œuvre de l’artiste italien — à la différence de celle de Giacometti — est uniquement picturale, leurs thèmes respectifs sont bien différents. Les travaux de Giacometti traitent avant tout de la figure humaine avec des accents tragiques, un pathos contenu, tandis que les natures mortes de Morandi, ces petits formats aux couleurs assourdies, semblent jalousement préserver leur secret. Les structures analogues, simples en apparence, vont à rebours de tout héroïsme ou de toute virtuosité, et se transforment en « images-signatures » immédiatement reconnaissables. L’univers de Morandi, caractérisé par l’absence de personnages, tranche ainsi avec celui de Giacometti et son humanisme existentiel. Et pourtant, un dialogue « souterrain » s’instaure entre les magnifiques toiles provenant du Musée Morandi à Bologne et les œuvres conservées à la Fondation. Alignés au premier plan, traités selon une architecture rigoureuse qui leur confère une allure monumentale, les objets — flacons, bouteilles et pots couverts de poussière chez Morandi, presque au bord de la toile — évoquent des portraits de groupe. Toutefois, juxtaposés plus que liés, réunis par le peintre comme pour une séance photographique, ces « personnages » silencieux, ne sont guère différents de ceux figés dans La Clairière de Giacometti. Autrement dit, comme l’écrit Pierre Schneider à propos de Giacometti : « Giacometti ne représente pas les êtres, mais la distance immense qui les sépare du monde. » À leur manière, les objets de Morandi sont aussi des « acteurs » familiers, mais tenus à distance. Last but not least, la rétrospective de l’artiste japonaise Chiharu Shiota (née à Osaka en 1972) reprenant le titre de son exposition au Mori Art Museum de Tokyo, The Soul Trembles (2019), dévoile un ensemble important de ses divers travaux : installations, performances, dessins, vidéos. Les œuvres les plus spectaculaires sont de gigantesques tissages, de véritables toiles d’araignée — rouges ou noires — faites de fils de laine entrelacés. Pour ce faire, l’artiste a collaboré avec une quinzaine d’étudiants de l’École de la maille de Paris. Au sein de ces installations – toujours éphémères - les objets évocateurs emprisonnés - lits, barques, robe de mariée, piano, valises qui tanguent doucement - interpellant l’imaginaire des spectateurs. Shiota – depuis longtemps une star internationale - s’inscrit ainsi dans la lignée des artistes travaillant avec différentes sortes de textiles, tout en rompant avec la tradition qui limite le tissage à l’artisanat On y trouve également des dessins datant de ses années d’études et des performances filmées — une plongée dans l’eau évoquant, selon l’artiste, un rituel de purification (Memory of skin, 2001). Il n’est pas certain que l’espace récemment rouvert du Grand Palais, plutôt froid et écrasant, mette en valeur ces œuvres qui, malgré leur monumentalité, relèvent d’un travail d’orfèvre. Malgré cela, les visiteurs, sont clairement happés par cet univers immersif aux accents poétiques.
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