Au cœur de la rétrospective de Daniel Spoerri au MAMAC de Nice à (2021), une œuvre imposante captivait le regard des visiteurs : Chambre 13 – une réplique réalisée par l’artiste en 1998 de la chambre qu’il occupait à Paris entre 1959 et 1965. Chambre ou atelier, cette pièce exiguë représente le condensé de l’univers créatif de Spoerri. Pour lui, il ne s’agissait pas de recourir à des objets manufacturés, dans la tradition du ready-made duchampien, mais plutôt de créer des assemblages ou des mini-installations, des situations ready-made figées et extraites de leur environnement. Avant de s’établir en France, Spoerri – né en 1931 à Galați (Roumanie) – entame une carrière de danseur en Suisse, où il s’était réfugié avec sa mère dès 1942. Puis, il se consacre au théâtre comme metteur en scène, acteur et décorateur. C’est sa rencontre avec Tinguely qui orienta son parcours artistique vers de nouvelles directions. Rapidement, car déjà en 1960 il signe le manifeste des Nouveaux Réalistes, dont les membres ont comme point commun le choix d’un art en prise avec le réel. Chacun toutefois à sa manière ; le domaine de Spoerri est celui de l’alimentation. Ses Tableaux-Pièges, sont des restes d’un repas fixés sur un panneau que Spoerri redresse à la verticale. Ces tableaux-objets, commencés en 1960, s’adressent à la fois au toucher, au goût, et à l’odorat. Ils choquent par la confusion de la nourriture et de l’ordure - assiettes remplies de mégots, restes de nourriture et emballages. Goût et dégoût, la poubelle se met à table. (Le Repas hongrois, 9 mars, 1963). Commence alors une production d’une richesse gastronomique étonnante, car l’artiste, inventeur de Eat Art met la main à la pâte. Dans le restaurant qu’il gère à Düsseldorf entre 1968 et 1972, il propose des menus fantasques. Les clients peuvent acquérir l’œuvre d’art qu’ils viennent de réaliser involontairement avec les restes de leurs repas. Amateur d’art participatif Spoerri, organise également des banquets, dont celui, devenu légendaire, qui rassemble le 23 avril 1983 à Jouy-en-Josas (Yvelines) 120 personnalités du monde de l’art contemporain. Les restes du repas – le menu fut composé d’abats d’animaux – mais aussi tables, nappes, vaisselle, couverts le banquet sont enterrés dans une tranchée longue de 60 mètres creusée dans la pelouse. L’artiste, qui ne manque pas d’humour baptise cette performance-installation Déjeuner sous l’herbe. Mais, l’univers extravagant de Spoerri ne s’arrête pas là. Avec ses “détrompe-l’œil”, ces calambours visuels, il ne s’agit pas de créer un effet d’illusion mais de prendre le contre-pied du trompe-l’œil, Avec La Douche, (1961), c’est l’assemblage d’une peinture classique représentant un paysage alpin où coule une rivière avec un véritable robinet et un tuyau de douche. Dans Marché aux puces, hommage à Giacometti, 1961, le collage se fait bricolage, jeu d’enfant retrouvé et revu par de l’artiste. Jusqu’à la fin de sa vie, cet héritier irrévérencieux de Dada et du Surréalisme déploie un imaginaire débordant. Cultivant l’imprévisible, Spoerri trouve son royaume dans les marchés aux puces ou les chantiers inexplorés, visités en absence du gardien.

Itzhak Goldberg