Constantin Brancusi, l’art des origines
À l’entrée, sur un fond de tissu noir, sous un éclairage puissant, émerge un coq en plâtre. Puis, dans la salle suivante, trois autres coqs de grande taille baignent dans une lumière blanche, presque aveuglante. Ainsi, tout au long de l’exposition, la scénographie - œuvre de Pascal Rodriguez - multiplie les chocs visuels, les effets théâtraux, pour obtenir, selon Ariane Coulondre, commissaire et conservatrice au Centre Pompidou, une approche sensible. Le parcours est-il chronologique ou thématique ? Toute la particularité de l’œuvre de Constantin Brancusi réside dans cette interrogation qui reste sans réponse arrêtée. Il serait plus juste d’évoquer un parcours cyclique, tant l’artiste reprend sans cesse ses travaux, les modifiant ou utilisant des matériaux différents - marbre, bronze, plâtre, bois. Cyclique également car ces œuvres, toujours en évolution, ne s’éloignent jamais des lois de gestation, qui caractérisent l’univers organique. Ce sont des masses biomorphiques, des blocs ovoïdes, des lignes courbes et souples, des volumes qui abandonnent tout détail anecdotique. Les formes produites ne cherchent pas l’inscription historique et renvoient à un prototype archaïque, intemporel, inspiré par une nature teintée d’accents mythologiques, oniriques ou symboliques. Les motifs se réfèrent le plus souvent aux sources et aux mystères de la création, embryon, œuf originel, oiseau légendaire… Avec Brancusi, pour citer le titre de la manifestation, l’art ne fait que commencer. Pour autant, malgré la légende qui entoure ce personnage exceptionnel, l’artiste n’est pas un ovni qui atterrit d’une région exotique - les Carpates en Roumanie. Outre des études dans une école des Beaux-Arts dans son pays, le sculpteur se frotte à différentes cultures esthétiques. Gauguin, Rodin dont il a été l’assistant durant quelques mois, l’art cycladique, l’art asiatique ou encore l’architecture roumaine que l’on retrouve avec la magnifique porte de son atelier. L’atelier que Brancusi a légué à l’État en 1957 et qui est placé au cœur de l’exposition. Plus précisément, la partie de ce lieu où l’on peut voir les outils que l’artiste a utilisés, quelques travaux et une quantité importante de socles, qu’il considérait comme des sculptures à part entière. Tout autour, dans une vaste salle, les murs sont recouverts d’une très riche - et légèrement étouffante - documentation : lettres, photographies, affiches et même des disques que l’artiste a écoutés dans son atelier - mais aussi des œuvres de ses amis - Fernand Léger ou Marcel Duchamp. Puis, isolée, trône La Princesse X, en bronze poli étincelant (1915-1916). Cette œuvre, au parfum de scandale, considérée obscène à cause de sa forme phallique, est retirée du Salon des Indépendants de 1920. En réalité, il s’agit du portrait stylisé de la princesse Marie Bonaparte qui, le hasard faisant bien les choses, a traduit les écrits de Freud en français. Plus qu’une simple anecdote, cette ambiguïté entre féminin et masculin - le Torse de jeune homme (1917) n’est pas sexué - ne s’arrête pas au genre. Simplifiés, dépouillés, les “objets” de Brancusi oscillent entre différents registres, comme on peut l’observer dans la section des portraits. Ici, si l’artiste conserve les noms de certains de ses modèles - Margit Pogany ou la baronne Frachon - aucun trait particulier ne permet de les identifier. Impossible, en effet, de faire la distinction entre l’aspect individuel et l’aspect impersonnel de ces visages ou plutôt de ces têtes. Ambiguïté également, cet espoir utopique d’aboutir précisément à l’œuvre unique à travers de multiples essais qui forment une série. Cette manière de chercher une forme pure et simplifiée, aux proportions idéales, s’illustre parfaitement avec le célèbre et magnifique L’Oiseau dans l’espace. Brancusi en a réalisé 27 exemplaires, dont une douzaine est exposée au musée. Placés judicieusement sur un fond de ciel parisien, chaque Oiseau se transforme en élan ascensionnel. « Ce n’est pas l’oiseau que je sculpte mais le vol », dit-il. Est-ce ce traitement poli et lisse à la perfection qui déleste les œuvres de leur poids, les détache pratiquement de leur substrat ? Il semble que plus encore qu’avec le polissage, ce soit avec la photographie – de nombreux clichés sont proposés ici - que Brancusi trouve un moyen de modifier notre regard sur sa sculpture. Hors de toute visée documentaire ou commerciale, chacune de ses images constitue, selon Pierre Schneider, une œuvre qui « n’est pas extérieure à l’œuvre sculptée mais son ultime état, son accomplissement » (« Brancusi et la photographie : un moment donné », Hazan). Cette même recherche se poursuit à travers d’autres spécimens de l’univers animal qui fascine Brancusi. Ni tout à fait figuratifs, ni franchement abstraits, les phoques ou les poissons sont des formes qui laissent une liberté totale à notre imagination. Comme toute œuvre remarquable, ces sculptures parviennent à métamorphoser la matière inerte en un souffle de vie.
Itzhak Goldberg