2024 sera surréaliste ou ne sera pas. Le centenaire du Manifeste, rédigé par André Breton, donne lieu à d’innombrables manifestations célébrant cette révolution artistique. Sous le beau titre “André Masson, il n’y a pas de monde achevé” – tiré d’une de ses illustrations – à Metz, le choix est fait de présenter l’artiste à qui l’on doit, selon la commissaire et la maîtresse des lieux, Chiara Parisi, “l’invention du dessin automatique et des tableaux de sable… ainsi que l’influence sur l’expressionnisme abstrait américain”. Membre du groupe surréaliste dès 1924 – bien qu’exclu une première fois en 1929 – Masson entretient des relations complexes avec Breton. L’exposition, qui parcourt l’ensemble de l’œuvre de Masson, est riche de 300 travaux. Peut-être trop riche, car l’accrochage, plutôt serré, fait que le regard est parfois noyé face aux œuvres alignées sur les murs. Précoce, Masson, né en 1896, entame son parcours artistique dès son jeune âge – étudiant aux Beaux-Arts de Bruxelles et de Paris. Mobilisé en 1914, blessé grièvement en 1917 et laissé pour mort, son œuvre est profondément marquée par la Grande Guerre. Le peintre attendra longtemps avant de trouver une forme d’expression pour dépeindre l’horreur mais aussi l’exaltation de son vécu, avec notamment Massacres (1931-1933). Le parcours commence avec une série de forêts datant du début des années 1920 – peut-être une tentative de retrouver la sérénité ? Les arbres, stylisés et verticaux, sont d’abord dispersés sur toute la toile. Progressivement, les formes deviennent arrondies, organiques, voire sensuelles. Des “figures” sans tête, étirées et tronquées, des membres égarés cherchant à fusionner en un seul corps, ces arbres s’approchent et s’entrelacent comme des êtres humains – absents de ces toiles - attirés par un intense désir de contact. Puis, toujours dans des tonalités grises et ocres, Masson aborde une période cubiste. Cependant, contrairement aux jeux de formes de Picasso ou de Braque, une toile comme Les Quatre Éléments (1924), incluse dans sa première exposition et acquise par Breton, renvoie à une tradition ésotérique. Certains éléments, comme la sphère au centre de la composition, évoquent la peinture métaphysique de Carra ou les emblèmes freudiens dans les œuvres de Max Ernst. Très différents sont les “tableaux de sable”, des giclées de colle recouvertes de sable, conçus durant l’hiver 1926-1927 (Les Villageois, 1927). L’artiste prolonge ces expérimentations « matiéristes » en combinant huile et tempera ou tempera et sable. À diverses époques, Masson reprendra l’usage du sable dispersé sur toute la surface de la toile ; il est probable que Pollock et son dripping ne fut pas indifférent à ce geste. Mais, c’est le dessin automatique, cette manière de libérer la main contrôlée par la raison, qui fut, à partir de 1923, l’aspect le plus novateur chez Masson. Sans doute serait-il excessif d’y voir, comme c’est souvent le cas, un reflet direct de l’inconscient. Néanmoins, ce processus facilite l’introduction d’un érotisme souvent entremêlé à la violence (illustration pour de Sade ou les Massacres). Équivoques et flottantes, ces « lignes errantes » laissent toute latitude à l’imagination et au désir du spectateur. Ici, mais également fréquemment chez Masson, les œuvres qui contiennent des perceptions immédiates, des souvenirs visuels ou des fantasmes ne se laissent pas réduire à une seule interprétation. On soupçonne des histoires - sans pouvoir les reconstituer - dans ces lieux à l’espace mouvant qui se creuse ou se rétracte. Partant de scènes mythologiques qu’il métamorphose, Masson peint des corps incomplets, à peine figuratifs, qui s’entrechoquent dans un mouvement tourbillonnant (Le Labyrinthe, 1938, Le Chantier de Dédale, 1939). On songe également aux grappes humaines qu’occupent les scènes classiques d’enfer ou de purgatoire. Fasciné par la littérature et la philosophie – sa bibliothèque imposante, « déménagée » dans le musée, en témoigne – Masson s’intéresse également au théâtre. Sa rencontre avec Jean-Louis Barrault donne lieu à la réalisation de plusieurs décors pour le théâtre (Numance, 1937). Est-ce pour cette raison que l’on lui confie la décoration du plafond du théâtre de l’Odéon (1965) ? Parmi ses amis figurent également Michel Leiris, Georges Limbour ou Georges Bataille. Avec ce dernier, Masson participe activement aux revues Minotaure et Acéphale. Plongé dans un univers imaginaire, Masson n’est pas indifférent à l’histoire. Installé en Espagne en 1934, il commence par des paysages fantastiques, peuplés d’étranges insectes qui peuvent même jouer le rôle de matadors (Les Insectes Matadors, 1936). Pas étonnant, car à cette époque, l’artiste partage avec Picasso une passion pour la corrida (Corrida Mythologique, 1936). De retour en France, comme Picasso encore, Masson exécute de nombreux travaux qui dénoncent Franco et la guerre d’Espagne. Peintures sombres (En Revenant de l’Exécution), 1937) et dessins satiriques, comme le féroce portrait à charge La Gloire du Général Franco (1938). La dérision demeure pour Masson, ainsi que pour la majorité des surréalistes, une arme redoutable.
Itzhak Goldberg,