C’est entendu, Tom Wesselmann est passionné par Matisse. Non seulement il le déclare mais la manifestation, organisée par Claudine Gramont, directrice du Musée Matisse, le prouve amplement. Le peintre américain est loin d’être l’unique admirateur de l’artiste fauve. En Europe comme en Amérique - l’Atelier Rouge (1911) est accroché dès 1949 à MoMA, - son audace chromatique, ses expérimentations avec l’espace de la représentation ou encore sa stylisation élégante de la figure humaine, influencent des nombreux créateurs. Les participants du pop art ne font pas exception – on connait la série du bocal au poisson rouge de Roy Lichtenstein. Toutefois, dans le cas de Wesselmann, il s’agit d’une rencontre autour d’un thème – celui du nu féminin. De fait, la célébrité de Matisse aux Etats-Unis est due au succès commercial important des reproductions - cartes postales et affiches – de ses alléchantes odalisques, réalisées durant les années trente à Nice. Ces images, de veine orientaliste, à l’instar des films comme La Sultane de l’amour (1919), attirent Wesselmann qui, à 25 ans, subvenait à ses besoins en produisant des bandes dessinées pour les magazines. Cependant, malgré tout, l’orientalisme d’images matissiennes s’inscrit encore dans la tradition respectable du nu féminin classique. Avec Wesselmann, les corps, américanisés, aux contours purs mais schématiques, perdent définitivement leurs oripeaux et évoquent plutôt des pin-up. Avec cette mise à nu des mécanismes exploités par le système publicitaires : « le stéréotype matissien se trouve transposé dans le contexte culturel des années soixante durant lesquelles on assiste à une libéralisation sexuelle en même temps qu’une marchandisation croissante du sexe et du corps féminin », remarque Gramont (catalogue). Autrement dit, les objets quotidiens, prisés par le pop-art, cèdent la place à un sujet-objet, la femme. Ces nus interchangeables, roses et lascives, dont les lèvres, les mamelons, le sexe, sont d’autant plus accentués que les visages inexpressifs, sans traits, semblent comme des masques impersonnels. Parfois, dans un effet de zoom, un fragment, agrandi et isolé, rapproche les parties les plus érotiques du corps des fleurs et des fruits, métaphores des organes sexuels (série du Great American Nude 1961-1973) Ailleurs, pour donner à ces scènes un aspect tactile, Wesselmann découpe et peint des lignes en aluminium selon sa technique du cut-out. Ces lignes en relief dessinent une silhouette féminine incarnée en creux par le mur blanc contre lequel elle est exposée. Nommés Steel Drawings, entamés au milieu des années 80, ils correspondent à l’agrandissement de petites esquisses jetées sur le papier. Cette technique est clairement visible avec la reprise proche de l’abstraction de La Danse de Matisse, exécutée avec des supports divers -papier, carton, aluminium, acier -, (Blue Danse, 1996-2002). Un dernier hommage à l’artiste français, maître des papiers découpés ?

Itzhak Goldberg

une forme d’empathie ironique