Les deux font-ils la paire ?
Il était une fois, dans la ville de New-York, deux artistes. L’un, blanc comme la neige, que tout le monde appelait Andy, était une gloire mondiale incontestée. Mieux que quiconque, il a su donner l’image de la société américaine et de ses lieux communs. L’autre, mi- portoricain, mi- haïtien, que les amis appelaient Jean-Michel, n’était pas encore célèbre mais ne doutait pas qu’il le deviendrait. En attendant, il taguait les murs en signant SAMO. Comme dans toute fable, une fée, du nom de Bruno Bischofberger, fait son apparition. Ce dernier, un des marchands d’Andy, qui a pris Jean-Michel sous son aile, a une idée de génie, celle d’associer le travail créatif de ses deux poulains. Si cette proposition est acceptée immédiatement par Jean-Michel, qui admire son ainé – et qui probablement ne manque pas de voir à qui profite cette collaboration – Andy, en revanche, semble plus réticent. Toutefois, un peu usé, un peu à court d’idées, plus tout à fait jeune, il se laisse convaincre. A ce stade, on quitte le conte de fée qui devient une réalité. Warhol et Basquiat, mais aussi un troisième larron, le peintre italien Francesco Clemente produisent des œuvres à six mains. Face à leur première exposition, la critique fait la moue. Cette réaction n’empêche pas les deux premiers de continuer leur travail commun et de produire entre 1983 et 1985 près de 160 œuvres. Longtemps peu montrées, ces toiles reviennent depuis quelques années sur le devant de la scène avec l’aide active de leur marchand. Faut-il y voir un lien avec la remontée fulgurante de Basquiat qui transforme tout ce qu’il touche en or ? Quoi qu’il en soit, c’est la seconde fois que ces travaux sont présentés par la Fondation Vuitton. En 2018, dans le cadre de l’importante exposition de Basquiat, une salle fut consacrée à un échantillon de cette production. La manifestation récente se veut exhaustive et met en scène pratiquement la moitié des œuvres – trente-huit appartenant à l’inévitable Bischofberger. De plus, on y trouve quelques peintures et dessins réalisés avec Clemente dont les scènes néo-mythologique n’ont visiblement rien en commun avec les deux autres acolytes. Le parcours s’ouvre sur une toile qui met face à face les deux styles et thématiques fort éloignés : le sigle de la société Arm and Hammer, net et précis fait par Warhol et le visage bariolé de Charlie Parker, qui rappelle déjà les masques africains, réalisé par Basquiat (Arm and Hammer II, 1984-1985). Ici, séparé, le signe choisi par Warhol garde encore sa puissance provocative – il semble d’ailleurs qu’au début de leur aventure Basquiat intervienne avec une certaine timidité sur la partie du maître du pop’art. Rapidement, toutefois, il empiète avec vigueur sur les symboles stéréotypés et répétitifs de son confrère, et emporte le match avec son énergie débordante. Certes, parfois le contraste garde tout son sens. Ainsi, Felix the Cat (1984-1985) est une rencontre étonnante entre le personnage de bande dessinée, repris par Warhol, posé sur une face menaçante peinte par Basquiat. Souvent toutefois, plus que de véritables imbrications, ce sont des juxtapositions plutôt relâchées, auxquelles on a droit à la Fondation. Quelques exceptions tout de même, comme le formidable Taxi, 45th/Broadway (1984-1985), une poignante représentation de la discrimination raciale. Mais là encore, si la voiture jaune, dessinée par Warhol, y occupe une place importante, le sentiment de vitalité et de rage que dégage cette image est dû aux coulées de peinture noire et blanche, aux inscriptions éparpillées çà et là ou à la figure improvisée de la personne noire qui hèle en vain le taxi. En somme, si l’œuvre de Warhol reste incontournable pour l’histoire de l’art, ce n’est pas avec cette collaboration qu’elle s’exprime le mieux. Pour Basquiat, c’est une autre histoire.
Itzhak Goldberg