Connu et méconnu en France, Cy Twombly (1929-2011) reste sans doute le plus discret, voire le plus secret de la génération des “géants” mythiques de l’expressionnisme abstrait américain. Comme eux, il pratique un corps à corps avec la toile - ou le papier - mais évite tout dramatisme bruyant. Entre griffonnage et graffiti, des lettres ou des signes sont dispersés sur toute la surface du support, où le “sol”, semblable à une page d’écriture, reste le plus souvent inoccupé. La délicatesse qui émane de cette œuvre suspendue, flottante, ne tombe jamais dans la mièvrerie, car l’aspect sophistiqué et la finesse infinie des tracés n’excluent pas une certaine violence contenue ou transformée en une énergie érotique. Partiellement en raison des prix astronomiques des toiles, Guy Tosatto, directeur du lieu, a choisi de se limiter aux années 1973-1977. En tant que commissaire de l’exposition, associé à Sophie Bernard, chargée des collections modernes et contemporaines au musée, et à Jonas Storsve, ancien conservateur au Centre Pompidou, Tosatto estime que cette période, pendant laquelle Twombly cesse pratiquement de peindre pour se consacrer principalement au dessin sur papier, “favorise chez lui l’expérimentation et une forme de liberté d’expression qui rendent perceptibles… ses processus de travail” (catalogue). Il n’en reste pas moins qu’une œuvre de grand format, qui permettrait de mesurer pleinement l’élan créateur de Twombly, aurait été la bienvenue. Comme toujours à Grenoble, les panneaux pédagogiques tout au long du parcours offrent au public des commentaires riches et précis. Un accompagnement indispensable, car l’œuvre de Twombly - qui a choisi de vivre à Rome - fait souvent référence à la culture gréco-latine (Homère, Virgile) ainsi qu’à des poètes tels que Mallarmé, Valéry ou Keats. Pour ce faire, l’artiste utilise une écriture scripturale et graphique, des partitions aux notes flottantes ou une poésie hiéroglyphique. Les mots qui peuplent ses toiles, les titres, semblent être des échos personnels et émotionnels, des éléments épars et allusifs de sa mémoire. Ces indications extra-picturales prennent des formes variées, allant des inscriptions ténues sur une page de cahier collée sur papier aux lettres qui s’estompent progressivement ou aux mots qui s’effacent lentement. En d’autres termes, le style de Twombly échappe à la tradition occidentale qui a tracé une frontière nette entre l’écriture et l’image, entre le rationnel et le fabuleux, entre le nommable et l’indéfinissable. Chez lui, l’imbrication de l’iconique et de la linguistique fait souvent que la lettre renvoie à ses origines pictographiques et introduit les traces des impressions visuelles, recyclées par les souvenirs. Cette production plastique forme un langage constitué de signes plus ou moins opaques, qui résiste à la compréhension. Moins convaincants sont les travaux où le nom du personnage, écrit avec des lettres fermes qui occupent toute la surface de l’œuvre, laisse peu de place à l’imaginaire – « Cinq poètes grecs et un philosophe, portfolio de sept lithographies », 1978. Le parcours, chronologique, est articulé autour des cycles. Ainsi, “Dédicaces” (1973-1974) réunit des collages rendant hommage à des hommes de lettres tels que Michel de Montaigne et Rainer Maria Rilke, ainsi qu’à des peintres tels que Malevitch et Giacomo Balla. Dans un autre registre, avec “Histoire Naturelle I” (1974), Twombly intervient sur des illustrations, principalement des champignons, en faisant référence à l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien. Ailleurs, “Captiva Island” (1974) est une île située dans le golfe du Mexique où Twombly, travaillant aux côtés de son ami Robert Rauschenberg, réalise vingt-huit magnifiques collages de grand format représentant des feuilles stylisées. Une évocation des organes sexuels ? Peut-être. Mais, en réalité, ces tracés fugitifs sur des fonds crémeux, ces vagues qui sillonnent, s’élèvent ou s’étirent ne nous renseignent sur rien d’autre que sur leur vulnérabilité. Quelques sculptures, le jardin secret de Twombly, complètent l’exposition. Itzhak Goldberg Haut du formulaire
Bas du formulaire Haut du formulaire
Bas du formulaire