Il est difficile de classer Vieira da Silva (1908-1992) dans le paysage esthétique de la modernité. Inévitablement, on cherche à lui coller des étiquettes. De fait, elle peut être assimilée tour à tour ou pis, en même temps, au post-cubisme, à l’abstraction lyrique, à ce regroupement nébuleux intitulé la Nouvelle École de Paris ou même avoir l’honneur d’être une pionnière non reconnue de l’Op’art. Après sa première exposition chez Jeanne Boucher en 1933, elle retourne vivre à Lisbonne avec le peintre hongrois Arpad Szenes, puis en 1940 émigre au Brésil. A son retour en France en 1947 elle s’affirme rapidement comme l’un des peintres majeurs de la Nouvelle École de Paris. Curieusement, le territoire occupé par Vieira da Silva, a la particularité de privilégier le substrat architectural. Un choix étonnant, quand on sait que c’est le paysage, un héritage impressionniste, qui se prête au mieux à l’entre-deux figuration - abstraction qu’elle pratique. A la différence de nombreux artistes de sa génération - Roger Bissière, Jean Bazaine, Tal-Coat, Vieira da Silva ignore pratiquement la nature et, au lieu de s’engager dans un « paysagisme abstrait », elle privilégie des espaces urbains, délimités par des contours nets. Pour l’artiste, ce sont les souvenirs de villes, leur pouvoir d’évocation - Lisbonne, Paris - qui viennent se confronter à son autobiographie et nourrir ses toiles. Des villes vidées de leurs habitants, comme des scènes ouvertes aux rêveries. Quoi qu’il en soit, à la date de l’exécutions de cette toile assez tardive – 1978, l’artiste meurt en 1992 – la pratique Vieira da Silva tend vers l’abstraction. En témoigne l’appellation choisie par elle : « sans titre », l’indice linguistique d’une radicalisation du bouleversement du système de représentation. Ce choix de ne pas titrer signifie, comme le souligne Françoise Armengaud, la « décision de laisser le tableau ou la sculpture agir sur le spectateur par la seule plénitude de ses vertus picturales et plastiques. Volonté de silence. Refus de l’inadéquate, superflue, intrusive médiation langagière1 ». Certes, il y a longtemps que l’artiste navigue dans cette région indéterminée où les formes sont suggestives mais pas descriptives. Il y a longtemps encore que ses toiles, qui plongeaient le spectateur dans des champs d’incertitude, donnaient le vertige. Ainsi, en parcourant cette œuvre, il pénètre dans une sorte de galaxie cristalline, dédale poétique dont l’artiste nous offre une carte à petite échelle. Non pas que les représentations fussent totalement méconnaissables : l’espace des toiles laissait progressivement affluer des images qui suggéraient des villes, des rues, des tours, des échafaudages ou encore des damiers, le tout en équilibre précaire et momentané. Avec elle, toutefois, un pont ou une gare furent avant tout des constructions ouvertes, un dédale de fuites et des points de vue multiples. Autrement dit, dans ces œuvres, faites de formes qui se fondaient les unes dans les autres, si le réel n’était pas absent, l’univers, sans être abstrait, se dérobait à la figuration. L’œuvre devant nous prend une position plus radicale et ne laisse plus au spectateur un quelconque ancrage dans le réel. Sans doute, la connaissance de la production picturale de Vieira da Silva fait remonter dans notre mémoire visuelle ses espaces labyrinthiques, ses bibliothèques qui s’étendent à l’infini. Mais rien n’y fait, ici l’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’œil. L’espace et la surface ne font qu’un dans ce tressage visuel, dans cet essaim de lignes qui se superposent et qui s’égarent. Plus sombre et plus touffue que d’habitude, cette architecture imaginaire et improbable est animée par l’irruption de lumière blanche et par quelques minuscules rectangles bleus. Fascinée par des structures sans issue apparente, Vieira da Silva tisse ainsi un lieu à la Giovanni Battista Piranesi, traversé par des ponts imaginaires qui ne mènent nulle part. En réalité, l’artiste cherche chorégraphier l’instable pour s’emparer du chaos du monde. Ou encore, pour donner naissance à ce monde qui n’a jamais été et qui ne sera jamais, celui souhaité par l’artiste qui dit « vouloir peindre ce qui n’existe pas comme si cela existait ».
Vieira pour Roubaix
abstraction lyrique
Exposition — La Piscine, Roubaix