« L’Age d’or de la peinture hollandaise », jusqu’au 10 août,
Musée Arp, Rolandseck, Allemagne
Ce n’est pas la porte à côté mais ce n’est pas le bout du monde non plus. Vous prenez le Thalys pour Cologne. Puis, après un coup d’œil sur la majestueuse cathédrale et peut-être après une visite au Musée Ludvig d’une incroyable richesse, vous reprenez un tortillard local qui, en une demi-heure, vous amène à Rolandseck, un bourg situé face au Rhin. Vous êtes arrivé, car le musée loge dans cette ancienne gare, une élégante architecture du XIX siècle à laquelle s’ajoute un bâtiment moderne baigné par la lumière, construit par l’architecte américain Richard Meier. Le musée, qui possède un très important fonds des travaux de Hans et Sophie-Tauber Arp - d’où son nom - présente également des expositions temporaires. Pour ce faire, outre des prêts, il dispose de la collection Rau, appartenant à l’UNICEF qu’il héberge. La manifestation en cours, « L’Age d’or de la peinture hollandaise », modeste mais complète, bénéficie également des prêts venant de la collection Kramer. Le parcours est articulé en trois sections. En premier lieu les portraits – celui de Rembrandt (Buste d’un vieillard avec un turban, 1627-1628) ou celui de Frans Hals, d’une fraîcheur éclatante (Portrait d’un homme, 1637-1640). Puis, ce sont des scènes mythologiques – Danaé, Jacob Van Loo (1655-1660) ou religieuses (Le Christ chassant les marchands du temple, Matthias Stom, (1620-1632). Mais, on le sait, le XVII siècle aux Pays-Bas est celle de « l’invention » des genres mineurs, le paysage et surtout la nature morte. De fait, jusqu’au XVIIème siècle, ce qui caractérise la nature morte par rapport aux autres sujets est sa subordination à la scène représentée. Située le plus souvent à l’arrière-plan, reléguée au rang de détail, la nature morte constitue généralement un indice qui permet d’identifier un sujet religieux ou mythologique ou, lorsqu’il s’agit d’un blason, le représentant d’une lignée. Au XVIIème siècle, essentiellement dans la peinture hollandaise, elle devient un genre indépendant, avec un contenu symbolique propre. Toutefois, l’absence de narration, l’imprécision du discours symbolique lui confèrent un aspect plus souple, moins codifié que celui des autres scènes. La nature morte devient ainsi un champ d’expérimentation permettant de jouer sur des associations inédites entre formes et couleurs, lesquelles obéissent à une logique plus plastique que discursive. L’artiste entretient un rapport plus actif avec son “modèle” qu’il peut contrôler à sa guise. Au musée on trouve un ensemble conséquent de ce genre qui permet de comprendre son double rôle. D’une part, ce n’est pas un simple hasard si toutes les analyses de la peinture hollandaise du XVIIème insistent sur le rapport entre le développement de la nature morte et la montée de la bourgeoisie. Le caractère parfois prédateur du marchand s’accorde en effet à merveille avec cet objet artistique palpable qu’il sait apprécier à sa juste valeur, (Nature morte avec un fruit, Judith Leyster, 1635-1640) D’autre part, le choix des objets par les artistes propose les effets de matière les plus frappants qui permettent au client contemporain d’admirer la capacité de l’artiste à créer l’illusion d’une réalité tangible. Virtuose, le peintre vise ainsi à effacer toutes les traces de la cuisine picturale qui est la base de ces restes de repas. Relisons la description de Roland Barthes. “Des peintres de natures mortes comme Van de Velde ou Heda, n’ont eu de cesse d’approcher la qualité la plus superficielle de la matière : la luisance. Huîtres, pulpes de citrons, verres épais contenant un vin sombre, longues pipes en terre blanche, marrons brillants, faïences, coupes en métal bruni, trois grains de raisin…” (Nature morte avec petit déjeuner, Willem Van Aelst, 1660). Cependant, les artistes ressentent rapidement la nécessité de compenser le caractère peu spirituel du genre. En mettant l’accent sur l’éphémère, en moralisant la nature morte, elle devient une vanité. Le symbole – un crâne, une bougie qui se consume, une bulle de savon - prend dès lors le pas sur l’aspect concret (Vanité, Adriaen Coorte, 1686). Qu’il préfère les riches repas ou la nourriture spirituelle, le visiteur quitte le lieu rassasié.
Itzhak Goldberg
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