Medardo Rosso, jusqu’au 7 janvier à la Fondation MAPFRE, Madrid.
Dessine-moi un mural, jusqu’au 22 décembre, Centre d’Art Contemporain àcentmètresducentredumonde, 66000 Perpignan.
Certains oublis sont scandaleux. Pour l’histoire de la sculpture, l’homme providentiel de la fin du XIXe siècle s’appelle Rodin. Et pourtant, même le “géant” français, dans une lettre adressée à Medardo Rosso (1894), se dit “frappé d’une folle admiration” face à l’œuvre de ce dernier. De même, en 1918, un an après la mort de Rodin, Guillaume Apollinaire écrit qu’il voit en Rosso : « sans aucun doute le plus grand sculpteur vivant ». A son tour, Umberto Boccioni le qualifie de pionnier dans son Manifeste de la sculpture futuriste. Enfin, plus proche de nous, Brancusi, Giacometti ou Moore lui tressent des lauriers. Rien n’y fait, en dehors de l’Italie, son pays natal, Rosso reste un artiste confidentiel. A qui la faute ? A une production plastique dont la quantité est relativement limitée ? A une œuvre dont une part est éparpillée dans des collections privées et l’autre concentrée dans un seul musée, dans la ville de Barzio ? A la fragilité de ces travaux qui rend leur transport difficile ? A une littérature famélique en dehors de la langue italienne ? Ou, enfin, à une certaine paresse de l’histoire de l’art face à une sculpture difficilement classable ? Quoi qu’il en soit, Giovanni Lista, le spécialiste de l’art italien, même s’il s’emballe légèrement, a probablement raison, parlant de Rosso, d’évoquer un art immatériel: « la matière de la sculpture s’est enfin dissoute dans l’espace pour rétablir sa réelle complicité avec l’espace environnant » (Medardo Rosso, Destin d’un sculpteur, 1858-1928, L’Echoppe, 1994). De fait, la nouveauté apportée par Rosso est la dispersion des volumes dans la lumière à l’aide de délicats effets de surface, seuls susceptibles de rendre les papillotements de la forme. La matière choisie souvent par l’artiste - la cire -donne à ses travaux un aspect malléable et fluide. Toutefois, même quand l’artiste fait appel au bronze ou encore au plâtre, loin de rechercher la puissance de Rodin, c’est plutôt la transparence et l’effet diaphane qui l’attirent. Si l’exposition de la Fondation MAPFRE est exceptionnelle, c’est qu’elle réussit non seulement à réunir les travaux les plus importants de Rosso mais également à montrer pratiquement chaque pièce déclinée dans plusieurs matériaux. Le spectateur reste fasciné par la variété de sensations visuelles mais aussi tactiles que dégage chacune de ces « variantes ». Autre particularité de l’artiste, celle d’annoncer un changement esthétique essentiel : le passage de la statue à la sculpture. En effet, d’après la définition du dictionnaire, la statue est : « une figure entière et de plein relief, représentant un homme ou une femme, une divinité, un animal, un dieu, un cheval, un lion”. La sculpture, en revanche, est une création autonome, sans fonction déterminée et dont l’iconographie, les techniques, les matériaux et les dimensions peuvent de ce fait varier à l’infini. Ainsi, une œuvre comme La Conversation (1896) déroge entièrement à la thématique sculpturale, traitant un sujet tiré de la vie quotidienne et introduisant une caractéristique réservée uniquement à la peinture, à savoir une forme de narration. Les trois personnages qui partagent le même socle, engagés dans une conversation banale, n’ont rien de l’héroïsme théâtral de la sculpture traditionnelle, héroïsme auquel Rodin, aussi moderne soit-il, ne renonce jamais. Bien présentées, les œuvres sont placées dans de petites salles qui permettent aux spectateurs de s’isoler avec chacune d’elles. Ainsi, défilent la merveilleuse Rieuse (1894), à l’expression de souplesse étonnante ou L’Enfant juif (1893) dont chaque infime partie de l’épiderme semble réfracter le moindre rayon de lumière. Au vu de ces travaux, on comprend pourquoi le terme « sculpture impressionniste » est souvent employé pour l’œuvre de Rosso. Mais, c’est à Baudelaire et à sa passante qu’on songe inévitablement face à Impression de boulevard (1892). Fragile, frémissante, la silhouette féminine dont le visage apparaît à peine sous une voilette, est comme une vision fugace et insaisissable. Fin du plaisir ? Loin de là. Le spectateur, découvre également les dessins de Rosso. Dessins de sculpteur, esquisses préparatoires pour des travaux en trois dimensions, qui trahissent souvent la quête des volumes à venir ? Rien de tout cela chez l’artiste italien dont la formation initiale était celle de peintre. Ici, quelques traits de crayon suggèrent un paysage, quelques tracés d’encre noire laissent deviner une figure inachevée, quelques taches évoquent une turbulence. En réalité, ces dessins ne nous informent de rien, sinon de leur existence, de leur délicatesse, de leur vulnérabilité. Formes ouvertes, elles ont l’élégance de suggérer sans nommer, d’indiquer sans décrire. Autrement dit, pour citer Diderot « On n’entend rien à cette magie ».
Si vous n’avez pas la possibilité de vous rendre à Madrid, faites la moitié du chemin et arrêtez-vous à Perpignan. Certes, à la différence de ce que prétendait Dali, la gare de cette ville semi-catalane n’est pas le centre du monde. Néanmoins, juste à côté de ladite gare, un centre d’art contemporain a profité de cette boutade de Dali pour choisir comme titre àcentmètresducentredumonde. Ce lieu, en quelque sorte un énorme hangar, parfaitement bien aménagé à l’intérieur, propose une exposition réunissant cinq artistes, sous l’appellation Dessine-moi un mural. Le commissariat de cette manifestation a été confié à l’un des exposants, Nicolas Daubanes, qui y présente « Seul contre tous ». Gravée dans le béton sucré (le béton sucré a été utilisé par les résistants pendant la Seconde Guerre mondiale), porteuse d’une matérialité incandescente qui ronge son support fragile, cette inscription de grand format reprend et détourne une devise historique – datant du règne de Louis XIV - pour adopter le sens de la révolte ou/et de l’engagement. Impossible d’évoquer l’ensemble des travaux de Dominique Castell, Sylvain Fraysse ou encore Ahram Lee. Cantonnons-nous à la fresque monumentale de Quentin Spohn, réalisée au fusain et inspirée par un sombre film de Gaspar Noé (1999). L’immense visage brutal du personnage principal fait face au spectateur. Difficile de trouver un contraste plus impressionnant que celui-ci entre les dessins intimistes de Medardo Rosso, œuvre à bas bruit, et la puissance expressionniste de Quentin Spohn. Mais, faut-il vraiment choisir ?
Itzhak Goldberg