« Le féminisme, en lequel elle ne trouve pas une cause mais un support, lui ouvre un territoire qu’elle arpentera, dit-elle : « comme un ethnologue ou un historien des arts primitifs ». Cette affirmation de Catherine Grenier résume avec beaucoup de justesse la position originale et marginale d’Annette Messager dans le paysage artistique français dès la fin des années 60. C’est en rapport avec les événements de 68 et une série importante d’écrits qui traitent de la condition de la femme, que les pratiques artistiques féministes se développent, principalement dans les pays anglo-saxons, dans le sillage du mouvement de libération des femmes aux États-Unis. Ces artistes, qui s’opposent radicalement à l’orthodoxie formaliste et aux consensus esthétiques, partent de l’hypothèse que l’art se situent au croisement du privé et du politique. La déclaration d’Eva Hesse « Puis-je revendiquer ma nature de femme ? Puis-je réussir une démarche artistique et les deux peuvent-ils coïncider ? » résume la difficulté principale qui est au cœur de la condition sociale de la femme-artiste et reflète les préoccupations des créatrices américaines. Hesse, comme Louise Bourgeois ou encore Cindy Sherman ont un travail centré sur le corps et l’identité sexuelle, thèmes qu’on retrouve systématiquement avec la nouvelle vague féministe. L’histoire de l’art américaine a suivi rapidement en développant un important champ d’études, celui de gender studies où la réflexions sur l’art de et sur les femmes s’élargit et inclut souvent d’autres parties de la société sous représentées (minorités ethniques, homosexuels…) Contrairement à l’Amérique du Nord, il n’existe pas en Europe d’importants groupes artistiques ouvertement féministes, mais on trouve toutefois des artistes isolées qui se réclamant d’une façon ou d’autre de cette tendance, avant tout en Allemagne et en Angleterre. La libération sexuelle, réelle et prétendue à la fois, rend la situation en France plus complexe. Le coup de poing apporté par le mois de mai laisse peu de place aux revendications artistiques spectaculaires. Mais, de toute façon, Messager fait son choix rapidement. Même si la dimension politique dans le sens large n’est jamais absente dans ses travaux, on est loin ici des manifestes ou des affiches simples et univoques. N’ayant rien d’une activiste, elle entame un travail de sape de longue haleine où plus qu’une artiste femme elle est femme et artiste. Sa position est clairement déterminée «il me semblait que l’artiste avait un sexe comme le regardeur qui, à mon avis, ne perçoit pas la même chose selon qu’il est homme ou femme ». Travail d’intérieur, aux confins des « mythologies » personnelles et des réflexions issues du féminisme et où, avec beaucoup de patience elle échafaude un univers marqué par une innocence perverse et par une naïveté ironique. Avec une cruauté discrète mais terriblement efficace, elle tord le cou aux clichés que la société attribue généreusement au sexe « faible ». Pour se faire, sa stratégie, sa ruse sera de « prendre le masque de la femme pour devenir artiste…s’identifier aux rôles et aux fonctions classiquement attribués aux femmes : collectionneuse, truqueuse, femme pratique…elle accepte le trop de la féminité, elle en rajoute même » (Bernard Marcadé). Bref, un jeu de rôles et jeu de pistes permanent et dérangeant où Messager, sans cesse, force les traits en mimant ou en pastichant les attitudes et les fonctions désignées pour une femme « parfaite ». Avec ses travaux sont explicites, elle ne fait que reprendre des idées admises, de présenter la sagesse populaire dans sa bêtise abyssale. Avec Ma collection de proverbes (1974) elle brode sur des carrés de coton blanc des phrases devenues lieux communs, modernes ou survivances d’époques révolues qui s’attachent à la femme dans la société du XX siècle : (“Les femmes sont prédisposées à la couture qu’elle ont dans le sang. Elle n’ont plus qu’à saigner” « Chez la femme, les dents de sagesse ne poussent qu’après la mort » ou encore « Si la femme était bonne, Dieu aussi en aurait une »). Messager poursuit ce travail d’inventaire dans d’autres séries comme dans « Annette Messager femme pratique » avec Mes travaux d’aiguille ou Mes fiches de bricolage. Travaux d’aiguille, broderie ou tissage, activités considérées comme dociles, délicates et inoffensives, ces « ouvrages de dames » prennent chez Messager la dimension d’une critique révoltée. Ouvrages à priori réservés aux “petites mains » mais qui à l’occasion peuvent prendre une allure agressive et menaçante : une pléiade des gants noirs suspendus, percés de crayons de couleurs pointus à la place d’ongles ou de palmes. (Les Gants-Grimaces, 1997) Son univers se forme à partir de coton, laine, chiffons, boudin en tissus, filets, peluches ; des matériaux emblématiques de la tâche subalterne et de la femme soumise et passive. Une mollesse qui se situe à l’opposé de la valorisation de l’œuvre d’art héroïque, la sculpture fière et érectile. Une mollesse qui trompe car, détournés, ces paisibles travaux d’aiguille deviennent des armes redoutables : Messager attache ainsi avec des ficelles ou des fils de laine des photos où figurent des fragments de corps de ses amants (?). De même, dans la volonté de subvertir l’imagerie d’Epinal de la femme, son « tissage » n’est pas comme un simple ouvrage de tricot, où chaque maille est soigneusement régulière et tend à la perfection ; les mailles ici sont irrégulières, intégrant les trous et les inégalités, bref, comme le nomme Messager, Détricotages. Non pas que l’artiste soit la seule d’employer cette solution plastique du mou. On connaît son admiration envers Oldenburg et son soft sculpture. Mais là où le sculpteur américain extrait l’objet quotidien de son contexte, l’agrandit, magnifie à sa façon, même si la dérision n’y est jamais absente, Messager préfère entasser, accumuler… En réalité, elle est avant tout une collectionneuse universelle, à la Perec. A partir de ce qu’elle appelle détails, particularités et bribes, l’artiste met en scène l’inventaire exhaustif de notre univers domestique. Peu de créateurs offrent une telle variété des techniques et des supports, dessins et photographies, collage à partir d’objets récupérés, travaux de couture, empilage des animaux… L’oeuvre qui fait le sien un fond commun d’images, basée sur des stéréotypes dérisoires et banales, oscillant entre anonymat et familier, au point de confondre récit personnel et Histoire. Ces “documents” décrivent des événements banals, racontent une existence d’une trivialité exemplaire, se transforment en preuves faussement indiscutables d’un univers véritablement fictif. L’artiste parasite une imagerie qui réactive l’inconscient collectif, fait jouer subtilement ironie et nostalgie, touche directement aux sentiments les plus intimes de tout un chacun. Centrée sur la difficulté des rapports hommes-femmes, l’artiste les décrit à travers de moyens détournés. Dans une sorte de laboratoire transformé en terrain de jeu, morceaux des corps ou souvenirs fragmentés, animaux empilés ou peluches sont des bribes des récits juxtaposés qui racontent de scènes de vie plus ou moins quotidienne, les interactions entre les souvenirs et l’histoire commune, entre le public et le privé. Ainsi rassemblés, ces spécimens singuliers racontent avec nuance et un humour souvent très noir les femmes et leurs « amours » souvent voués à l’échec, à la perte, à l’oubli. Suffisamment universels pour permettre à tous et à chacun de s’y identifier, suffisamment intimes pour interdire au spectateur de pénétrer dans leur coquille fragile. “Immédiatement compréhensibles, familières, précieuses, lestées d’une tradition immémoriale, elles auront la vertu de la disponibilité, de la gratuité que chacun sait reconnaître”, c’est ainsi que Catherine Grenier décrit ces “choses insignifiantes”, déterminées par la féminité d’Annette Messager. Messager se veut moins politique ou moraliste qu’entomologiste et dans son regard se mêle intensément poésie, ironie et anxiété diffuse en une alchimie secrète qui est sa marque de fabrique, sa griffe remarquable. Entre fétichisme et banalisation, entre rêve et cauchemar, Messager épingle notre existence.

Avec ses travaux, l’artiste évite les artefacts traditionnels et les conventions académiques de la peinture et de la sculpture, se sert des objets modestes et familiers. Ces « choses », qui relèvent souvent des arts populaires et avec lesquels elle confectionne des structures relevant du talisman, de la relique ou de l’ex-voto, s’inscrivent souvent dans une optique qui se veut à la fois protectrice et inquiétante. De plus, jouant sur le rapport entre l’inanimé et le faussement animé, elle intègre dans ses travaux le monde animal dont les représentants apparaissent paradoxalement comme le substitut de la peluche ou la poupée ou comme la personnification de l’être humain devenu pantin désarticulé. Déjà en 1972, Les Pensionnaires, alignement de oiseaux empaillés, revêtus de layette tricotée à leur intention, sont « un cortège de moineaux morts formant autant de pensionnaires d’un internat au règlement oppressant » (Guy Tosato). Pensionnat ou hôpital, une vision sarcastique de la condition maternelle « naturelle », une démonstration de la contrainte pesant sur la femme comme un phénomène d’aliénation sociale. Vision qui peut devenir plus que grimaçante quand Messager s’attaque directement aux visages des chères têtes blondes, en rayant violement les photographies des visages des enfants et surtout leurs yeux. Documentaliste de la vie pratique, elle n’en finit pas de dresser la liste des faits-divers et des situations stéréotypées et où chaque homme et chaque femme peuvent se retrouver avec plaisir mêlé d’angoisse. Le spectateur devient voyeuriste à visage découvert face à ces faux clichés de bonheur ou de nostalgie, toujours entre sentimental et grotesque. A l’aide des images standardisées c’est « le cours de l’existence qui, dans ses méandres tortueux ou dans ses plates étendues, fait, au sens premier du terme, l’objet des manipulations de l’artiste. La banalité métaphorique des dossiers traités, les illustrations quelconques dont l’artiste les enrichit, les substances qu’elle y introduit participent d’une véritable archéologie du regard dont l’objet principal est la vie courante » (Maurice Fréchuret). Animaux ou objets, photographies ou dessins, coupures de presse ou des carnets de notes, tous les moyens sont bons pour présenter le corps fragmenté, violenté proposé comme marchandise. Corps de femme ou le sexe, dans une version nettement moins picturale que celle de Magritte, envahit le visage. Corps masculins, quand elle focalise le regard sur les braguettes des hommes (Les Approches (1971-72. Corps indéterminés, comme dans Mes petites effigies (1988) où une myriade des photographies en gros plans- bouches, langues, sexes, pieds- sont fixées au mur. Corps désarticulé, celui de Pinocchio qui fait sa grande entrée à la Biennale de Venise, dans la continuité des poupées, peluches et autres êtres qui peuplent à la fois notre enfance, les contes de fées et l’univers de Messager. Cependant, ce petit bonhomme en bois, plus qu’un « objet transitionnel » est un pantin à qui on a attribué d’un seul coup une identité humaine et qui doit apprendre à vue de nez toutes les ruses de la société. Malin, il croit tout saisir, tout contrôler sans toutefois s’apercevoir qu’il reste coincé entre les filets. Manipulant et manipulé, il est, comme tous les personnages de Messager, pris dans des pièges que nous entourent et nous emprisonnent lentement. Par chance, il a sa fée ou sa sorcière qui ne le berce pas dans des illusions. Ainsi va Annette Messager, avec son cortège des marionnettes, avec son cirque ou son casino, des installations où des voiles en mouvement montrent et cachent à la fois ses personnages tronqués et ses objets partiels. Tout semble fonctionner comme dans un rituel, peu différent des rituels que nous offre la comédie sociale, hypocrisie en moins.