Matisse de retour à Nice

On est en 1928. Matisse tourne en rond. Sa production à Nice se résume essentiellement à des nus féminins alléchants. Et voilà que soudainement il annonce dans une lettre à sa femme, « Tu verras qu’il y a du nouveau. Je n’en suis pas fâché, ça va me sortir des odalisques. Je sens en moi une délivrance ». Si l’artiste met un certain temps pour s’en sortir, il n’y va pas par quatre chemins. Ainsi, en 1930, il s’embarque pour le Grand Tour qui le mène non pas à Rome mais à travers les Etats-Unis (New-York, Chicago, San-Francisco). Durant ce périple de six mois, qui s’achève sous les tropiques, à Tahiti, la pratique de Matisse se réduit au dessin et à la photographie. Tout laisse à penser que cet éloignement géographique était nécessaire pour que l’artiste se lance dans une nouvelle aventure picturale. C’est la rencontre d’Albert Barnes à Philadelphie, pendant son second séjour en Amérique, qui sert de déclencheur au tournant des années 1930. De fait, Barnes lui commande une importante décoration murale pour sa célèbre fondation. Cette œuvre monumentale, qui va occuper Matisse jusqu’en 1933, est pour lui une occasion de s’essayer à la peinture murale, de quitter le chevalet et de se consacrer à l’architecture. A Nice, l’accrochage élégant et aéré met en scène les étapes préparatoires pour ce décor – y compris sa première version, aux mesures erronées. Mais c’est ailleurs qu’on trouve une sorte de série imaginaire : il s’agit de l’enregistrement photographique de sa peinture. L’exemple le plus frappant de cette façon de procéder est celui du Grand nu couché (1935), ce chef d’œuvre dont on connaît vingt-quatre états successifs grâce à des photographies que Matisse prenait régulièrement après chaque séance de travail. Avec ces clichés, qui forment des traces de l’évolution du cheminement de l’artiste, on voit le corps nu de son modèle qui se modifie jusqu’à ce que soit atteint le « signe » jugé parfait de l’œuvre achevée, selon la terminologie matissienne.

Itzhak Goldberg