La sculpture lumineuse d’Isamu Noguchi

Ce n’est pas un simple hasard si la quasi-totalité des prêts pour la présentation d’Isamu Noguchi (1904-1988) sont en provenance des Etats-Unis, où ce dernier a droit à son propre musée. La très faible représentation de ses travaux dans les institutions européennes reflète une situation paradoxale. Si la sculpture de Noguchi est rarement exposée, sa lampe Akari, inspirée par la tradition japonaise, réalisée avec le papier washi sur structure en bambou, reste un des objets design le plus répandu – et copié par Ikea. En toute logique, l’affiche spectaculaire du LaM, représentant l’artiste tenant une étude pour Luminous Plastic Sculpture (1943) qui rappelle le célèbre luminaire, exploite cette renommée. Toutefois, en nommant l’exposition à juste titre, « Sculpter le monde », les commissaires, Sébastien Delot, directeur du musée, assisté de Grégoire Prangé, conservateur au LaM, mettent l’accent sur l’œuvre sculpté de Noguchi. Pour autant, les autres pans de cette production polyvalente – mobilier, décor pour le théâtre et pour la danse, céramique, travail sur le paysage…- n’y sont pas oubliés.

A l’image de son auteur, cette œuvre protéiforme se situe entre Orient et Occident. Présenté par le dictionnaire comme sculpteur américain d’origine japonaise, Noguchi passe son enfance au Japon mais commence son éducation aux Etats-Unis. Après une formation artistique qu’il achève à New-York, où il pratique essentiellement le portrait, l’artiste travaille pendant quelques mois dans l’atelier parisien de Brancusi. Noguchi est également influencé par son apprentissage en 1930-31 de la peinture et de la calligraphie chinoise traditionnelle. Puis, de retour à New-York, il ouvre un atelier (1929) et présente ses premières œuvres abstraites. On pourrait ainsi suivre les différentes stations où cet électron libre fait des arrêts – la Chine ou encore le Japon. Nomadisme géographique mais également nomadisme stylistique en quête d’un langage personnel. Les œuvres, parfaitement maîtrisés plastiquement, dépouillées et épurées, sont toujours d’une extrême élégance. En marbre, en bois, en bronze, en zinc ou en acier poli, ces sculptures s’inscrivent dans la veine biomorphique, cette forme d’abstraction à l’écoute de l’univers organique dont elle garde des traces suggestives. Ainsi Globular (1928), proche – trop ? – de Brancusi, est un volume stylisé, un bloc ovoïdal aux lignes courbes et souples. Des années plus tard, 1958, Pregnant bird, cette union entre le marbre et la nature, a tout d’un hommage à L’Oiseau de l’artiste roumain. Cependant, avec d’autres pièces, Noguchi trouve des solutions étonnantes, comme des sculptures qui combinent différents matériaux et objets ; ainsi Monument to Heroes, 1943-1978, réunit habilement plastique, peinture, os et ficelle. Là encore, à la différence de la brutalité qui caractérise habituellement les assemblages, les composants sont articulés sans heurts. On peut également déceler certains apports surréalistes dans son œuvre – il participe à l’Exposition internationale du surréalisme à Paris - et on connait son amitié avec Arshile Gorky. Toutefois, en vue de Red Lunar fist,1944, on songe plutôt à Yves Tanguy et à ses volumes amorphes, d’une labilité extrême. Cette fluidité des formes est sans doute la qualité principale de Noguchi. Grâce à une scénographie inventive – par Jean-Julien Simonot - le parcours chronothématique fait découvrir au spectateur l’ensemble des activités de Noguchi. La rencontre avec Marta Graham donne lieu à une participation à de nombreux spectacles dont il fait les décors et les costumes – illustrée ici par d’imposantes photographies –. Coopération étonnante avec cette danseuse expressionniste mais qui devient, selon elle, un élément déterminant pour son travail. De son côté, avec la chorégraphie de Graham, Noguchi semble retrouver toute l’importance du corps dans sa pratique sculpturale. Ailleurs, les lampes accrochées forment un paysage lumineux ; superposées, elle se transforment en une sculpture d’une extrême légèreté, presque immatérielle. Ailleurs encore, son rapport à l’art japonais s’exprime par le soin qu’il accorde au lieu et à l’emplacement de ses sculptures. On connait ses jardins – celui de l’Unesco à Paris ou celui du Musée d’Israël à Jérusalem. Au LaM, les quelques rochers taillés par l’artiste, à la fois puissants et sophistiqués, forment un mini-jardin zen (Lessons of Musakokushi (with flip-flop), 1962. Quelques fins travaux en céramique complètent la présentation. Face à cette œuvre d’une esthétique raffinée, le visiteur s’interroge : Noguchi a-t-il renouvelé la sculpture moderne ? Selon Sébastien Delot, si les détracteurs de Noguchi lui reprochent son éclectisme, c’est plutôt d’une synthèse réussie qu’il faut parler. En présentant l’artiste, le commissaire de l’exposition le compare à une éponge, capable de tout absorber. Est-ce seulement une qualité ?

Itzhak Goldberg

Isamu Noguchi, Sculpter le monde, jusqu’au 2 juin, LaM, Villeneuve d’Ascq.