Jean-Michel Basquiat a su très tôt ce qu’il voulait devenir. A la différence d’autres enfants, il ne rêvait pas du métier de médecin, de pilote ou encore de celui de président des Etats-Unis. En toute simplicité, il voulait devenir célèbre. Pas d’une manière éphémère – le fameux quart d’heure de Warhol – mais définitivement, une fois pour toutes. On aimerait embellir cette réussite légendaire de quelques éléments mélodramatiques dans la tradition romantique – enfance malheureuse, parents pauvres voire alcooliques, discrimination raciale – mais en réalité le petit Jean-Michel n’aura pas eu cette chance. Né en 1960 – le 22 décembre - dans une famille de la petite bourgeoisie plutôt aisée de Brooklyn, d’un père haïtien qui travaille comme comptable et d’une mère d’origine portoricaine. Ses deux sœurs, Lisane et Jeanine, naissent en 1963 et 1966. Jean-Michel fréquente très tôt les musées new-yorkais – avant tout le Brooklyn Museum. Encouragé par sa mère dans sa créativité, il se découvre un talent de dessinateur et remplit de nombreux cahiers en s’inspirant du dictionnaire ou des bandes dessinées qu’il regarde à la télévision. « Il a dessiné et peint dès l’âge de 3 ou 4 ans », affirme son père. De son côté, Basquiat raconte dans un entretien donné en 1985 : « j’ai toujours pensé à peindre ou dessiner, aussi longtemps que je m’en souviens ». A sept ans, il fréquente une école privée catholique St Ann’s et illustre son journal mais aussi, grâce à son appétit de lecture, acquiert des notions de français et d’espagnol. En 1968, renversé par une voiture, Basquiat doit subir une ablation de la rate. Pendant sa convalescence, sa mère lui offre le livre consacré à l’anatomie humaine de Henry Gray, qui influencera toute son œuvre. De retour à l’école primaire, il envoie un dessin de coït à J. Edgar Hoover, directeur du F.B.I. Sans surprise, la réponse ne viendra pas. Un autre fait d’armes de celui qui visiblement n’était pas un élève modèle : il déverse de la mousse à raser sur la tête du proviseur en train de lire son discours de fin d’année. D’ailleurs, en 1971, Basquiat quitte l’école privée pour une école secondaire publique, la PS. 181, la première des nombreuses public schools de New-York, qu’il fréquentera. Après le divorce de ses parents, son père a la garde des enfants et emmène la famille à Porto-Rico où l’adolescent fait sa première fugue. Puis, de retour à New-York en 1976, il est inscrit dans une école spécialisée pour enfants doués -Alternative high school – dont les méthodes s’appuient sur le principe de l’apprentissage pratique. Dans cette école il devient l’ami d’Al Diaz, avec qui il va pratiquer le graffiti au spray. Suit une nouvelle fugue et une première expérience de drogue. Avec Diaz, il commence à signer ses graffitis SAMO – Same old shit -, se fait renvoyer de son école un an avant l’obtention de son diplôme et se sépare définitivement de son milieu familial (1978). Une autre vie commence. Curieusement, si depuis que Basquiat pénètre l’underground new yorkais, les récits, les anecdotes, voire les mythes autour de lui sont légion, on connait relativement peu de témoignages à son sujet avant cette plongée. Dans les innombrables catalogues de ses expositions, on a droit pratiquement à la même biographie et surtout, on n’y trouve jamais d’ œuvres réalisées avant 1979. Sans doute cette période qui précède sa reconnaissance attire-t-elle moins l’attention des historiens de l’art. De plus, l’aspect éphémère des graffitis ne laisse pas de traces. Toutefois la découverte d’un témoin de l’enfance de Basquiat, Cynthia Shechter, une de ses professeures - et pas n’importe laquelle car il s’agit d’une professeure d’art plastique – permet d’accéder à une connaissance plus intime de cette période. Shechter a fait la rencontre de l’enfant en 1971, alors qu’elle enseignait à P.S.101, une école publique. L’enfant, qui avait 11 ans, était en sixième année, et faisait partie de la trentaine d’élèves noirs d’une autre école, qui étaient transportés en bus, dans le but d’obtenir un mélange racial équitable. Selon Shechter, son professeur principal était tellement impressionné par les talents de dessinateur de l’enfant, qu’il lui a suggéré de prendre Basquiat sous son aile, en lui accordant le temps supplémentaire dont il aurait besoin. Basquiat venait la voir avant les cours et pendant la pause du déjeuner et, bien qu’il eût du mal à s’entendre avec les autres membres de l’équipe, il aidait à préparer et à ranger le matériel artistique nécessaire pour la journée. Une fois les corvées terminées, il avait le temps de dessiner, ce qu’il faisait sans cesse. C’était un enfant d’une grande intelligence, bien au-delà de son âge, qui faisait comprendre à tout le monde qu’un jour, il deviendrait un artiste célèbre. Son dessin au crayon prenait la forme de bandes dessinées avec des personnages fantaisistes qu’il inventait et réutilisait. L’un des plus remarquables qu’il ait créé, baptisé “Ookpik”, fut un personnage aux grands yeux et au petit corps. Un jour, Shechter lui suggéra de travailler sur une bande dessinée complète qui pourrait être rendue en couleur avec de l’encre sur du papier blanc et lui donna à cet effet une feuille de 22 x 28 pouces. Basquiat réalisa d’un seul tenant une bande dessinée qu’il intitula : “Les gangs d’adolescents des années 50”. Cette scène représente des membres de gangs, irréductibles, issus des « Suicides et des Switchblades ». C’était très différent des personnages fantaisistes qu’il dessinait habituellement. On remarque la signature en bas à droite, “By BASQUIAT”, qu’il utilisait toujours pour signer ses œuvres. Schechter, comme promis, accrocha le dessin au tableau d’affichage. Visiblement, l’humeur de Jean Michel était très changeante. On ne savait jamais de quel pied il allait se lever. Un jour, comme le raconte Schechter, un jour, il s’est dirigé vers le tableau d’affichage avec rage et a déchiré son travail en plusieurs morceaux qu’il a jetés dans la poubelle. Il a refusé de lui dire pourquoi. Schechter, en accord avec Basquiat, a sorti le dessin de la poubelle, l’a recollé avec du ruban adhésif et l’a gardé. Visiblement, elle était persuadée que cet enfant à part allait devenir célèbre. Pour finir, ajoute-t-elle, le futur artiste lui a donné également plusieurs dessins au crayon de ses bandes dessinées, où l’on voit, comme toujours, sa signature. Un de ces dessins a été réalisé pour l’anniversaire de P.S. 101. Impossible de ne pas y voir déjà le style graphique de Basquiat, l’aisance de la composition spontanée, le mélange des inscriptions et des personnages, le rejet de toute logique spatiale – un sorcier (?) qui s’envole ou une fusée qui décolle sont accompagnés d’autres figures suspendues sans aucune explication. Certes, les corps ne sont pas encore entrainés dans la danse macabre qui va hanter l’artiste. Il n’en reste pas moins que ce banquet étrange et inquiétant, avec des êtres disproportionnés aux allures caricaturales, est comme une version d’Alice au pays des merveilles, parachutée à New-York. L’autre dessin dans lequel Basquiat introduit des couleurs, encore timides, est une saynète qui raconte son quotidien avec des personnages qui grouillent dans tous les sens. çà et là, des signes difficiles à déchiffrer et des taches informes perturbent une lecture simple de cette scène naïve. Sans doute, on est loin du côté palimpseste de la peinture à venir, qui superposera ratures et repentis. Cependant, tout en évitant la tentation téléologique d’y voir déjà la création future, on songe à l’univers chaotique que Basquiat mettra en scène.
L’enfance de l’art
Basquiat et ses débuts d'artiste