L’art ukrainien doit une fière chandelle à Vladimir Poutine. Constat macabre ? Pas vraiment, tant des manifestations depuis le début de la guerre se multiplient. Fait d’autant plus remarquable qu’à l’appellation L’Avant-Garde Russe, ce titre générique répandu qui a survécu à l’explosion de l’URSS en 1991, se substitue désormais l’Art en Ukraine. On craint qu’il ne soit trop tard pour visiter l’exposition organisée à Madrid où collaborent plusieurs institutions – y compris le Musée National de l’Art Ukrainien -. Le tout est chapeauté par ce lieu d’exception qu’est le Musée National Thyssen-Bornemisza. On peut toutefois se consoler par le formidable livre, édité à cette occasion. Plus qu’un catalogue – même si on y trouve un riche choix iconographique -c’est un ouvrage essentiel pour comprendre le destin complexe d’une production plastique, longtemps « annexée » par le récit officiel des historiens d’art russes. Écrit par des spécialistes internationaux et par des chercheurs ukrainiens, il a le mérite ne pas être rédigé « à chaud » mais de poser avec précision les jalons d’un processus qui date des années vingt, au moment de l’instauration de la République soviétique d’Ukraine. A cette période déjà le développement d’une conscience nationale se voit contrecarré par une volonté de russification de ce pays par le pouvoir central soviétique. A plus forte raison, depuis 2014 la Russie s’emploie à abîmer ou effacer toute trace d’une culture ou d’une langue que l’Ukraine n’a de cesse de se réapproprier.
Les différents chapitres du livre, articulés autour de trois villes principales – Kyiv, Kharkiv et Odessa – mettent en scène les mouvements d’avant-garde des trois premières décennies du XXème siècle. Défilent ainsi le cubo-futurisme, la « Ligue de Culture » – une association d’artistes juifs -les participants de l’Institut de l’art de Kiev ou les dessinateurs pour le théâtre. On découvre également des créateurs singuliers comme Oleksandr Bohamozov ou Mykhailo Boichuk. Mais, les travaux de ces artistes sont-ils vraiment différents de ceux réalisés ailleurs dans l’empire soviétique ? Peut-on véritablement parler d’un art ukrainien quand la majorité parmi ces créateurs subissent les mêmes influences que leurs confrères russes ? On peut en douter. Cependant, l’essentiel est une volonté, de plus en plus affirmée, de se démarquer et d’ouvrir un second front face à l’invasion, celui de la culture indépendante. Souhaitons la traduction de cet ouvrage en français, car il y a urgence.
Itzhak Goldberg
“In the eye of the storm. Modernism in Ukraine 1900-1930s”, Thames and Hudson, 2022, 49.50 E.