L’argent fait le bonheur de l’art
Difficile d’imaginer une meilleure localisation que la Monnaie de Paris pour une exposition - très complète - intitulée L’Argent dans l’Art. Organisée par Jean-Michel Bouhours, ancien conservateur en chef au Centre Pompidou, elle propose un parcours chrono-thématique qui explore les rapports étroits mais discrets, voire occultés, qu’entretiennent l’art et l’argent. De fait, la manifestation prend le contre-pied de la conception idéaliste, selon laquelle les différentes transactions mercantiles demeurent étrangement absentes des récits narrés par les artistes et les historiens de l’art. Le livre de Michael Baxandall, « L’Oeil de Quattrocento », révèle pour la première fois cette partie de l’iceberg en décrivant les contrats précis des commandes, qui montraient la variation des prix selon la notoriété des artistes ou la qualité des matériaux employés. A la différence de la stabilité du marché artistique à cette époque, les œuvres, entrées avec l’avènement du capitalisme à la bourse de valeurs – esthétiques ? - n’échappent plus désormais aux secousses imprévisibles de l’économie ou encore aux effets de mode. En toute logique, la première « image » que l’on voit est un écran où défilent les chiffres des cotes boursières. On s’étonne de ne pas trouver ici une allusion à la maison de vente aux enchères, consacrée à la rencontre directe entre l’art et l’argent. Quoi qu’il en soit, le visiteur découvre que c’est avec l’or, transformé en bijoux par les Mésopotamiens ou les Égyptiens, que l’œuvre d’art devient un symbole de richesse. L’importance de ce métal précieux se reflète dans les récits mythologiques et religieux – Le Veau d’or adoré par les Hébreux pendant l’Exode ou la pluie d’or, cette métamorphose choisie par Zeus pour s’unir à Danaé. Avec la section « Morale et Métiers d’argent », on constate que l’argent a aussi trouvé sa place dans les œuvres, avant tout dans les images flamandes figurant les changeurs ou les collecteurs d’impôts, (Marinus van Reymerswaele, Collecteur d’impôts, XVIe siècle). Dans ce cas les pièces de monnaie ne sont pas le véritable sujet mais l’attribut qui nous renseigne sur les fonctions des personnages représentés. C’est au XXe siècle que l’argent, sous diverses formes, devient le sujet de l’œuvre et parfois se transforme en œuvre. Ainsi, Duchamp propose de payer son dentiste – par ailleurs un collectionneur - avec un chèque réalisé entièrement à la main, validé par un coup de tampon (Tzanck Check, 1919). Cependant, ce sont surtout les années soixante qui inaugurent une attitude décomplexée face aux enjeux économiques de l’art. Curieusement, c’est Yves Klein, associé à une production plastique de spiritualité extrême, qui met en scène des “zones de sensibilité picturale immatérielle”, payées symboliquement par quelques grammes d’or. Mais, indiscutablement, c’est Warhol qui est le premier artiste à lier intimement, voire à confondre, le travail artistique et l’argent. En déclarant « Gagner de l’argent est un art, et les affaires bien conduites sont le plus grand des arts » (Philosophie de A à B, 1975), Warhol rompt avec la vision qui considère les stratégies économiques dans le champ artistique comme une maladie honteuse. Avec l’immense signe du dollar, occupant toute la surface de la toile qu’il réalise en 1981 (Dollar Sign), la messe est dite. L’exemple de Warhol est décliné dans de nombreuses variations par les artistes pour lesquels l’utilisation de l’argent dans leurs travaux - cartes bancaires, opérations boursières, billets utilisés à contre-emploi – est devenue monnaie courante. A la Monnaie de Paris sont présentés en vrac, le célèbre Baiser de l’artiste d’Orlan, 1977, l’affirmation explicite de Barbara Kruger – I shop therefore I am (j’achète donc je suis) -,1990, la spectaculaire sculpture-accumulation d’Arman, Vénus aux dollars, 1977, ou encore The Business Behind Art Knows the Art of the Koch Brothers, Hans Haacke, 2014. Une critique de la spéculation ? Sans doute. Mais également un rappel au public – et aux institutions – que ce prétendu dernier espace de la liberté n’échappe pas à des contraintes nettement plus prosaïques.
Itzhak Goldberg
L’Argent dans l’Art, jusqu’au 24 septembre, Monnaie de Paris.