Regard sur le passé, le titre du célèbre ouvrage de Kandinsky, pourrait être l’emblème de cet exercice impudique que j’ai baptisé Promenade des arts. Inévitablement, toute tentative de faire un bilan intellectuel, d’opérer une telle remontée dans le temps, reste, au moins en partie, hasardeuse. Comme une rétrospective pour un artiste, un recueil d’articles pour un historien de l’art n’est pas sans danger. Exercice d’autant plus périlleux quand l’auteur ne prétend pas à un parcours linéaire et avoue ouvertement son pari pour une approche aussi ouverte que possible sur le mode de la création plastique. De fait, il existe des manières différentes, parfois même contradictoires, de revoir ou plus justement de reconstituer un parcours qui s’échelonne sur une quarantaine d’années. Les textes réunis ici vont des analyses monographiques aux études iconographiques transversales, de la politique à l’éthique, de l’art actuel à l’art du XIXe siècle. Certains ont été publié dans des revues destinés au grand public, d’autres dans un cadre journalistique, d’autres encore dans des catalogues Loin d’être un précoce de l’histoire de l’art, je suis arrivé à cette discipline sur le tard. Plus précisément, c’est en voyageant que j’ai commencé à fréquenter des œuvres et à me constituer, pratiquement sans y prendre garde, une diapothèque aussi vaste qu’hétéroclite. Ces débuts de commis voyageur esthétique ont sans doute motivé ma curiosité. Cependant, sans vouloir transformer l’ensemble de mes travaux en système, et en dépit d’une certaine diversité d’approches et de thèmes, je crois que ma recherche est traversée par quelques grandes lignes de forces, et par quelques interrogations personnelles. Ainsi, il ne serait pas faux de tracer un cheminement partant d’une exposition visitée aux Etats-Unis en 1971 où, pour la première fois, j’ai vu les œuvres d’Alexej Jawlensky. Une rencontre déterminante qui aboutira, des années plus tard, à une thèse, « Jawlensky ou le visage promis ». Cette promesse du visage, et non seulement celui du peintre russe, m’a visiblement hantée pendant toute ma carrière. Mon étude du lent processus d’évanouissement de la figure humaine dans l’art contemporain a donné lieu à une exposition à l’Hôtel des arts à Toulon – « Le Visage qui s’efface ». Puis, plus récemment, un ouvrage, « Face au visage » (éd Mazenod, 2023) résume ma tentative de mieux comprendre le rapport complexe des artistes modernes et contemporains avec ce sujet qui semble inépuisable. Les quelques contributions proposées ici offrent des analyses pointues de ce thème. Cependant, si le visage est au cœur de ma réflexion, le corps, l’expressionnisme, les frontières perméables entre la figuration et l’abstraction, l’installations, ou encore la série reviennent souvent au cours de mon cheminement. C’est d’ailleurs, à la série ou aux variations que l’on rapprocher ce trajet zigzagant qu’est le mien, Inévitablement, les chapitres qui tentent désespérément de grouper ces études, ont quelque chose de forcé. Si, par exemple, De côté du corps, traitent les travaux centrés sur la figure humaine - Gruber, Rustin, Schiele, Kokoschka – ce corps à corps n’est pas absent chez Hodler – chapitre Séries – ou chez Bellemer – chapitre Cherchez la femme. Ailleurs, la réflexion sur la matière – chapitre Matériaux et objets – se poursuit avec les travaux qui ont trait à la technique de tissage – chapitre Tissage -. Cette porosité est une invitation au le lecteur de circuler librement à travers les écrits et de construire son propre cheminement. Je garde une place à part à un thème lié à mon expérience personnelle, celui d’un Franco-Israélien, préoccupé par le conflit meurtrier au Moyen-Orient. Plus qu’ailleurs, le rapport entre l’art et politique est omniprésent dans la production plastique de ces deux sociétés, israélienne et palestinienne. Au-delà de mes origines et de mon implication dans ce conflit, j’ai choisi de traiter des œuvres qui combattent la violence dans un pays où personne ne reconnaît les frontières de l’autre. Sans se faire la moindre illusion sur l’impact que l’art ou les écrit sur l’art peuvent avoir sur cet affrontement tragique, il me semblait que j’a un devoir moral de rendre compte de la manière dont les uns et les autres se représentent. Pour terminer, une remarque s’impose. Ces articles ont été écrits par un auteur qui est avant tout historien d’art. Des ouvertures sur la littérature, la sociologie, la psychologie ou la philosophie, ne doivent pas faire oublier que ce sont les œuvres qui, en dernière instance, sont la source de cette réflexion. Toute théorie, aussi séduisante qu’elle puisse paraître, reste ici arrimée à des exemples précis et à des moments vécus. Historien d’art mais aussi critique d’art, je me considère avant tout comme un passeur. Dans cette perspective, la promenade des arts se veut une flânerie qui permettra au lecteur d’y trouver parfois des idées stimulantes mais surtout de ressentir le même plaisir que j’ai toujours eu face aux œuvres d’art et que j’espère d’avoir réussi de communiquer.