Ilya Kabakov, l’homme qui voyait rouge
“L’homme qui a passé sa vie à imaginer l’utopie a quitté ce monde le samedi 27 mai, à l’aube de ses 90 ans”, annonce dans un communiqué la Fondation Ilya et Emilia Kabakov, située à Long-Island, lieu où les Kabakov se sont définitivement établis. Cette belle manière de résumer la vie d’Ilya Kabakov oublie néanmoins d’ajouter que c’est le contraste entre l’utopie rêvée et la réalité opprimante du régime totalitaire qui fait la force de cette œuvre. Le spectateur français garde en mémoire la plus grande réalisation de ce couple – Ilya collabore avec sa femme Emilia dès 1989 – l’Etrange Cité pour Monumenta en 2014. A cette occasion, les époux Kabakov ont réussi l’exploit ultime : celui de plier le Grand Palais aux besoins de l’œuvre. De fait, ils ne se sont pas attaqués à cet immense espace, mais plutôt aux conditions de visibilité des spectateurs. En érigeant des murs blancs, une double enceinte circulaire, et des bâtiments reliés entre eux par des arches, les artistes ont bloqué le regard du visiteur, l’obligeant à s’immerger dans cet univers labyrinthique. Univers dans lequel Kabakov, né sous le régime soviétique, parle de l’écart entre l’idéologie radieuse et une réalité quotidienne responsable d’un état de frustration permanent. Cette œuvre totale est en réalité l’aboutissement de la production plastique de celui qui fut l’un des grands innovateurs d’une pratique née dans la seconde partie du XXe siècle. Ce sont, en effet, les installations – près d’une centaine, érigées un peu partout sur le globe – qui ont fait la renommée de Kabakov. Un de ces travaux L’homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement (1985) présente un appartement miteux rempli de débris, aux murs couverts de photos, dont la plus visible est celle de Gagarine, le héros de la conquête spatiale soviétique. Le plafond est troué, le lieu est vide ; visiblement, le locataire a suivi la voie lactée du cosmonaute, son idole. Kabakov, lui, s’envolera à l’Ouest en 1987. Cependant, le parcours de l’artiste, né en 1933 dans l’ex-URSS à Dniepropetrovsk, devenue Dnipro dans l’actuelle Ukraine, débute d’une manière – relativement - plus classique. Enfant, Il est évacué pendant la Seconde Guerre mondiale à Samarcande. Puis, de retour à Moscou, il entame des études d’art, se destinant d’abord au dessin et à l’illustration. A la fin des années 50, Kabakov se rapproche de l’Union des artistes soviétiques et en devient membre en 1965. Grâce à cette adhésion, il jouit de nombreuses commandes principalement d’illustrations de livres pour enfants. Simultanément, il rejoint ce qui deviendra le Sretensky Boulevard Group, un groupe underground - Erik Bulatov, Oleg Vassiliev et Vladimir Borisovich Yankilevsky, -dont certains membres furent emprisonnés ou exilés. Pendant des années, il produit un grand nombre de peintures, de dessins et de textes théoriques, à portée critique. « Dessins pour moi-même » et plus tard « Albums fictifs », ces titres ironiques disent toute la difficulté d’un créateur qui, pour survivre, ne se plie qu’en surface aux règles du système. Quoi qu’il en soit, la fascination d’artistes soviétiques dans les années 70 pour l’art conceptuel – pour eux le sommet de la modernité occidentale – fait que le travail de Kabakov, comme d’ailleurs ceux d’autres dissidents, est souvent assimilé à cette démarche esthétique dématérialisée. Certes, Kabakov fait appel souvent au langage – des inscriptions dans les dessins ou dans les dépliants – certes, il opte souvent pour le détour ou l’allusion. Pour autant, son but ultime est de donner chair à des concepts qui n’ignorent pas l’histoire de l’art sans en faire le sujet exclusif et tautologique de l’œuvre, qui n’esquivent pas la réalité même s’ils ne la figurent pas littéralement. Ainsi, L’homme qui ne jetait jamais rien (1985-88) est une métaphore qui frappe par son excès matériel. Avec cette série d’accumulations sans fin, l’artiste construit dans des musées ses propres espaces ; ces derniers sont censés être les lieux d’habitat d’un personnage qui amasse et garde tout ce qui lui passe entre les mains. Rêve ultime d’un conservateur ou figuration de la carte du monde à l’échelle 1/1 imaginée par Borges ? Sans doute, mais avant tout cette œuvre, comme toujours chez Kabakov, se situe dans un contexte politique bien déterminé́ : au- delà̀ de la collectionnite aiguë, elle rappelle la situation économique de l’homo sovieticus qui fait feu de tout bois. Itzhak Goldberg
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