La particularité de l’œuvre de Garouste est d’ouvrir immédiatement un débat entre ses farouches amateurs et non moins farouches détracteurs. Les premiers considèrent que le geste pictural de l’artiste renoue avec la tradition de cette technique tout en lui donnant un nouveau souffle. Les seconds y voient une peinture classique avec un retour à la narration. La critique de ces derniers reste compréhensible, tant cette production picturale donne lieu à une multitude d’interprétations d’ordre iconographique et symbolique. Ses personnages sont scrutés à l’aune des textes bibliques, essentiellement ceux de l’Ancien Testament, une source de fascination pour le peintre. Il faut dire qu’en déclarant : « ma peinture est un alibi pour un sujet », Garouste ne facilite pas sa « défense ». Cette affirmation s’accorde mal avec les diktats de la modernité pour laquelle, au contraire, le sujet est un prétexte pour la peinture. Toutefois, un regard posé sur cette oeuvre découvre que, malgré son contenu, en apparence narratif, parfois chargé, il est difficile de parler d’un retour à une peinture classique. En réalité, Garouste fait retour sur la peinture. Ou, plus précisément, sur la narration. Son œuvre ne raconte pas des histoires, mais propose plutôt des fables décomposées, « hachées », qui rejettent toute linéarité. Plus qu’à la période classique, ce travail fait penser au maniérisme avec ses incertitudes et ses bizarreries – à El Greco et à ses figures torsionnées avant tout. L’organisation plastique pratiquée par l’artiste, avec ses figures de style et ses récurrences, vise la transformation d’idées et de concepts en images. Autrement dit, Garouste pense en peintre.

Sans doute, les thèmes de l’artiste (la Torah, le Talmud, le mysticisme juif, la mythologie) peuvent désorienter le spectateur. De même, la lecture des exégètes du peintre donne souvent l’impression que pour pouvoir jouir de cette œuvre, des connaissances livresques sont indispensables. Mais, si l’œuvre est chargée de connotations culturelles, elle évite toute illustration et surtout, elle garde une puissance picturale impressionnante. La peinture de Garouste, outre les mythes bibliques, traite également les grands récits (Don Quichotte, La Divine Comédie). En court-circuitant ces récits plus ou moins fictifs, le peintre invente un univers imaginaire. Dans L’Intranquille, l’artiste écrit : « je mets en scène des histoires, la peinture les fait ensuite voyager, elle les dépose sur d’autres rétines que la mienne, réveille d’autres mémoires, d’autres morts, d’autres questions. Sa destinée est d’être regardée, de résonner, de s’émanciper, de s’éloigner du sujet dont elle est le tissu ». Toutes ces histoires ont en commun la volonté de s’attaquer à des problèmes universels qui traversent toutes les cultures. Ceux-ci sont peu nombreux : le chaos initial et la tentative des dieux ou des hommes de le contrôler, l’indifférenciation entre les genres au moment de la Genèse, la violence et la sexualité, la logique et l’irrationnel. Autrement dit, des préoccupations humaines. Ses toiles sont généralement dépourvues de centre, provoquant l’instabilité du regard confronté à des espaces en décomposition et à des environnements hétérogènes.

« Garouste, écrit Olivier Kaeppelin, fait vivre les espaces qu’il peint, par des dynamiques opposées, issues de la diversité des sources d’énergie utilisées dans ses tableaux – arbres, animaux, hommes ou femmes ». La tension et la densité qui régissent cet univers font naître des figures distordues, vrillées sur elles-mêmes et dont les mains élaborent des gestes déroutants, non fonctionnels, parfois incompréhensibles, résistant à toute codification (Le Vol du fou, 2003, Le Lièvre et la Tortue à l’envers, 2013). Jeu de mains, qui devient inquiétant quand l’artiste exprime une violence enfouie (mal assumée ?) avec d’étranges scènes d’« auto-cannibalisme », où il dévore son bras (Le Pacte, 2011). Ailleurs, les personnages de Garouste sont décomposés, fragmentés sans que pour autant le corps éclate entièrement. La transformation de ces figures aux membres désarticulés et étirés se fait avant tout à travers le procédé de la métamorphose pratiqué par le peintre. Collages ou hybrides, les êtres humains fusionnent ou s’accouplent avec des animaux (un chien, un âne), une manière déguisée de faire sortir la part de bestialité cachée (Epaule fils d’âne, 2005). $Anagrammes corporels, montages anatomiques, les personnages grotesques et absurdes du peintre ne sont que des fragments au milieu de fragments, exilés de leur propre corps, dans un équilibre précaire et momentané. Superpositions et transparences, dédoublements et chevauchements, malgré la précision du trait, ces “figures d’incertitude” n’apparaissent pas toujours dans l’évidence et la netteté.$ Quant à la sexualité « conventionnelle », elle se situe plutôt du côté du voyeurisme, la vision se substituant à la tactilité (Dina, 2005). On le sait, l’œuvre de Garouste a également une part autobiographique, essentiellement ses rapports avec son père, collaborateur et antisémite. Ainsi, ses scènes de famille, des saynètes grotesques ou grinçantes, reflètent les traumas et la dépression qui le guettent. Mais, mythe universel ou mythologie de soi, Garouste a un don rare : $celui d’inventer des formes inconnues et suggestives, des images jamais aperçues auparavant, des expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. A l’écart de la lignée triomphale des mouvements de la modernité, c’est une peinture qui fait figure mais qui n’est pas une figuration, qui ne s’encombre pas de la réalité ou de la lisibilité. Possédant ce qu’on peut nommer l’œil intime, l’artiste a l’audace d’explorer des terres jusqu’à maintenant restées interdites. Avec lui, on s’embarque sans boussole, on partage l’angoisse née du mystère et le sentiment de désarroi provoqué par l’absence de limites.$ L’œuvre de Garouste, qui frôle parfois le décoratif ou le kitsch, se trouve sur le fil du rasoir entre pathos et sublime, entre mesure et déraison. Mais c’est probablement cette prise de risque, cette extravagance, ce « grain de folie » qui donnent à cette production picturale toute sa force. Bref, un peintre hors-norme.