A la mémoire de Jules Monplet

Paradoxe de l’histoire. Celle qui a multiplié les portraits d’hommes de lettres et d’hommes d’Etat israéliens, celle qui a réalisé en Israël plusieurs monuments commémoratifs importants, celle enfin dont une exposition, déjà en 1935, a eu un accueil triomphal, n’a pas sa place dans les livres d’histoire de l’art israéliens. Ainsi, l’ouvrage de référence qui traite la période entre 1948 et 1958, années durant lesquelles Chana Orloff a réalisé des œuvres importantes en Israël, ne la mentionne pas1. Plus étonnant, une publication au sujet de la sculpture monumentale de ce pays, parue à Tefen, un centre industriel de Galilée où, dans un beau jardin de sculptures, se trouvaient encore récemment plusieurs travaux d’Orloff, n’en reproduit aucune2. Pour comprendre cette situation paradoxale il faut étudier quelques moments déterminants dans le trajet particulier de cette femme et ses allers-retours entre la France et Israël.

Peu d’artistes au XXe siècle ont eu un destin – artistique et personnel – aussi mouvementé que Chana Orloff. On le sait, nombreux furent les Juifs fuyant l’Europe de l’Est, où l’antisémitisme et les pogroms étaient la règle. Parmi eux, les créateurs souffrent en plus de la difficulté d’accéder à l’enseignement des disciplines artistiques, limité par des numerus clausus sévères. Cependant, à la différence de la grande majorité de ceux qui ont émigré tantôt en Europe de l’Ouest, tantôt aux Etats-Unis, les parents de Chana qui a dix- sept ans quittent l’Ukraine en 1905 pour la Palestine. Son père, devenu ouvrier agricole, faisait partie de ces pionniers qui participaient au rêve sioniste de la création de l’État Juif. Ce n’est pas un simple hasard s’il s’établit dans un petit village agricole, qui reçoit le nom d’Em Ha-Moshavot (la Mère des Implantations). Ce moshav, le premier collectif, reste un symbole dans l’histoire de ce pays. En 1937 le village est devenu une ville : Petah Tikva (Ouverture vers l’espoir). En toute logique, la jeune femme se joint au groupe sioniste Hapoel Hatzaïr (Le jeune ouvrier). Puis, elle trouve un emploi de couturière et apporte son aide à d’autres immigrants qui viennent d’arriver. En somme, le parcours d’Orloff, celui de faire d’elle une citoyenne israélienne « exemplaire », semblait tout tracé. Mais le destin ou plutôt le penchant artistique d’Orloff en a décidé autrement. Quand, après cinq années passées en Israël, elle se voit offrir un poste d’enseignante de coupe et couture dans un lycée, elle fait le choix de partir à Paris pour y étudier la mode. Cependant, arrivée en France, elle s’inscrit à des cours de sculpture à l’Académie Russe de Montparnasse. Elle se lie d’amitié avec d’autres jeunes artistes juifs, parmi lesquels Marc Chagall, Jacques Lipchitz, Amadeo Modigliani, Pascin, Chaïm Soutine ou Ossip Zadkine, en partie grâce à son futur mari le poète Ary Justman. Volontairement ou non, elle sera assimilée à ce rassemblement nébuleux, baptisé l’École de Paris. De fait, la myriade d’artistes qui convergent vers la capitale, mus par le même désir d’émancipation politique, sociale, culturelle, ne passe pas inaperçue et fait croire à l’existence d’une école étrangère, majoritairement juive, qui, d’après la critique antisémite, envahit l’art français ou au moins le « contamine ». Pour autant, peut-on déceler dans l’œuvre d’Orloff un rapport lien ? spécifique avec le judaïsme ? Elle et ses confrères, conçoivent-ils un rapport entre leur pratique, inspirée par la modernité́, et leurs origines ? Rarement, car le prestige de l’art français, dont l’épicentre reste Paris, incite à un effort d’assimilation et d’apprentissage culturel. En effet, la plupart des artistes d’origine juive sont dans cette ville avant tout pour peindre, sculpter, absorber l’art en visitant des galeries et ce temple qu’est le Louvre. Au-delà̀ d’un même désir de s’affranchir des cadres de la vie juive, ils cherchent à Paris savoir-faire artistique et reconnaissance. Sans doute, chez de nombreux créateurs, il s’agit d’établir, consciemment ou non, un équilibre subtil entre leur identité́ et leur production plastique. Mais, cet équilibre, voire cette tension, variant d’un artiste à l’autre, n’aboutit nullement à un vocabulaire ou un langage commun. Vite acclimatée, Orloff expose déjà en 1913 au Salon d’Automne. En 1916, aux côtés de Matisse, Rouault ou Van Dongen, elle présente des œuvres à la galerie Bernheim Jeune. A partir de 1919 elle obtient des commandes de portraits (Edmond Fleg,1919 - Ida Chagall,1923). En 1923, elle reçoit également une commande de 41 dessins pour une série de portraits de célébrités parisiennes du monde des arts (Picasso, Braque, Matisse…) L’ensemble parait sous le titre « Figures d’aujourd’hui ». Selon Felix Marcilhac, cet ouvrage : « est pour elle l’occasion de prendre des contacts avec des personnalités représentant l’élite de la société française, peintres, sculpteurs homme de lettres et musiciens, dont plusieurs deviendront au fil des années ses plus fidèles amis…Pour la plupart, ces dessins donneront naissance ultérieurement à des sculptures reprenant pratiquement les mêmes poses, devenant ainsi les témoins d’une longue et fidèle amitié entre l’artiste et ses modèles 3» et ajoute-t-il « « Introduite par ses amis Edmond et Madeleine Fleg, dans les milieux littéraires gravitant autour de Nathalie Clifford Barney…elle allait devenir ainsi, dans les années qui suivront, la portraitiste consacrée sinon officielle, de tout ce monde littéraire artistique et mondain, constitué de personnalités parisiennes et étrangères 4». De fait, son œuvre compte trois cents portraits. Pas moins spectaculaire est la rapidité avec laquelle elle est naturalisée - en 1925 - et, cerise sur le gâteau, est décorée la même année de la Légion d’Honneur. Faut-il croire que ce traitement exceptionnel l’a incité à choisir la France comme patrie d’adoption ? Significativement, elle se fait construire en 1926 une maison-atelier à la Villa Seurat, sur les plans de l’architecte Auguste Perret. Reconnue en France, une importante exposition itinérante aux Etats-Unis (1929) contribue à sa notoriété internationale. Sa renommée, qui atteint la Palestine, fait que Meir Dizengoff, le maire historique de Tel-Aviv, visite son atelier et lui demande conseil au sujet de la création d’un musée dans sa ville. Orloff, d’ailleurs – modestie ou manque de volonté de s’engager sur un projet flou et éloigné de ses préoccupations – lui suggère de s’adresser à Chagall. L’artiste garde des liens avec ce qui était son pays où habite toujours sa famille. Elle semble avoir une capacité à nouer des relations, voire à créer un réseau, Ainsi, Orloff reste en contact avec certains créateurs comme Ruben Rubin, un peintre influent dans les milieux artistiques israéliens et dont l’amitié sera sans doute précieuse pour les commandes futures qu’elle obtiendra5. Hormis le portrait de Rubin, Orloff réalise, parmi d’autres, ceux du poète national Chaïm Nachman Bialik ou de l’actrice Hana Robina. Ce sont ces figures que l’on retrouve au cœur de son exposition en 1935 à Tel-Aviv et à Jérusalem. Des retrouvailles triomphales, mais qui ne se prolongent pas par un retour définitif d’Orloff en Israël. Citons encore Felix Marcilhac : « Malgré son désir évident, sincère et profond de participer par la suite à l’édification de l’État d’Israël, Orloff ne cédera jamais à ces instances, préférant faire de fréquents séjours en Israël, plutôt que renier la France sa patrie d’adoption »6. Pourtant, Ruben Rubin la présente comme une personne qui « dans la vie aussi bien que dans sa création, reste la même halutza sincère et simple de l’art de notre époque. 7». Le terme hébreu halutza, pionnière, est ambigu car, s’il garde le sens habituel, il est utilisé à cette période pour la génération qui échafaude une nouvelle culture en Israël, inspirée par l’idéal sioniste. L’engagement d’Orloff s’intensifie depuis la naissance de l’État en 1948 et devient inséparable de l’histoire de ses premières années d’existence. Un moment particulièrement marquant est sa grande exposition de 1949, dans un lieu hautement symbolique, le Musée de Tel-Aviv où David Ben Gourion a proclamé la création de l‘Etat. La critique tente, tout en gardant le caractère universel de cette œuvre, de lui attribuer un ancrage local. On trouve ce double bind très habilement exprimé dans un texte de Haïm Gamzo, le directeur omnipuissant du musée de Tel-Aviv. Ce dernier déclare, non sans pathos : « Tout grand art est universel. Le monde de Chana Orloff s’étend des rives de la Seine aux monts de Galilée ». Puis, il inscrit l’artiste dans l’École de Paris et dans l’art français en mettant toutefois un accent sur son originalité : « elle appartient à la génération des grands artistes juifs de l’École de Paris. Elle a créé une vision artistique originale, née de son contact étroit avec la sculpture française…avec les divers courants de l’art contemporain. Son amitié avec les grands artistes juifs de son temps, Modigliani, Pascin, Soutine, Chagall, a laissé une profonde empreinte sur l’inspiration et le style de son œuvre. Elle a su assimiler toutes ces influences pour donner naissance à une manière personnelle, subtile et naïve à la fois ». Enfin, en mentionnant rapidement ses origines russes et son ascendance juive, il affirme qu’Orloff s’est toujours présentée comme une israélienne et même si « les souvenirs de son enfance étaient profondément gravés dans sa mémoire et rien n’aurait pu lui faire oublier l’automne russe… l’hiver ukrainien, mais il est vrai également qu’elle avait gardé dans son âme la marque des journées ensoleillées et des nuits fraîches de Canaan 8 Ailleurs, le critique le plus important à ce moment, A. Kolb, insiste sur le plaisir de voir ces œuvres dans le pays auquel appartient l’artiste9. Ailleurs encore, le titre donné par la critique Rachel Angel, résume cet entre-deux complexe : « L’Artiste israélienne de l’École de Paris10 ». Quoi qu’il en soit, Orloff est-elle véritablement « artiste sioniste » ? Ou, faut-il penser que son œuvre est récupérée par le pouvoir en place ? On pourrait le croire si l’on examine sa production à la fin des années 40, quand elle réalise les deux portraits imposants de Ben Gourion. Choix étonnant, surtout quand on sait que la pratique de ce genre était peu développée durant les années 20 et 30 dans la société israélienne, société qui se voulait égalitaire. Choix d’autant plus étonnant au vu des travaux antérieurs d’Orloff – essentiellement des représentations d’écrivains et d’artistes. Mais c’est oublier l’immense vague d’enthousiasme et d’espoir qui a emportée pratiquement toute la société juive, y compris les artistes. On assiste ainsi à toute une série de portraits où figurent les responsables politiques et militaires – Orloff réalise également le portrait du général Yitzhak Sadeh – surtout ceux de Ben Gourion, ce leader charismatique, qui inspire un grand nombre de créateurs11. Plus complexe est la question des monuments qui ont été commandés à Orloff, le plus célèbre étant celui réalisé pour le kibboutz d’Ein Gev, en mémoire de 5 combattants qui ont perdu la vie face à l’armée syrienne. L’artiste y est invitée en 1951 par Teddy Kollek, membre du kibboutz et futur maire de Jérusalem, pour proposer un projet à la mémoire de ces combattants. Parcourant les archives, Orloff trouve la photographie de Hana Touchman, mère de deux enfants, tuée pendant la guerre d’Indépendance. Visiblement touchée par cette photographie, Orloff réalise une sculpture qui figure une mère soulevant son enfant. En choisissant cette représentation, l’artiste s’éloigne de l’iconographie consacrée de l’image du combattant qui brave l’ennemi. L’écart est double ; non seulement l’attitude de la personne n’a rien d’héroïque mais encore il s’agit d’une femme. Ce déplacement est d’autant plus remarqué face à la sculpture réalisée par Moshe Tzipori, Dafna de Palmah en1951pour le Yad Le Banim à Petah Tikva – accessoirement la ville où Orloff a habité. Ici, la jeune femme tient un fusil et prend une pose guerrière. Ainsi, quand Davar, le journal officiel du gouvernement, décrit l’œuvre d’ Orloff en 1952, comme « Figurant une femme, une mère, une paysanne, qui porte une arme pour défendre son enfant contre l’ennemi 12», on pourrait croire qu’il se réfère à l’œuvre de Tzipori. De même, dans un télégramme envoyé pour l’inauguration de la sculpture d’Orloff, David Ben Gourion affirme que cette oeuvre montre le courage des habitants d’Ein Gev. En réalité, le seul composant de cette sculpture à rappeler sa fonction commémorative est l’inscription des noms de ces cinq combattants sur une plaque. A l’écart symbolique vis-à-vis du canon officiel s’ajoute un geste étonnant ; à la demande de l’artiste, la sculpture est enlevée de son site et placée au bord du lac Tibériade, proche du kibboutz. Sur ce fond paisible, l’œuvre semble avant tout glorifier la maternité. Ainsi, en toute logique, dans le cadre de l’exposition « La Grande Mère » (2020) à Ashdot Yaakov, l’artiste Noa Tavori utilise la sculpture d’Orloff comme le point de départ d’une performance filmée, Dans cette performance, Tavori interprète le travail d’Orloff non pas comme le symbole du mythe sioniste mais comme le rapport intime qui s’établit entre une mère et son enfant. Impossible de mentionner ici les nombreux monuments et les projets conçus par l’artiste dans les années qui suivront. Leur méconnaissance relative auprès du public israélien peut s’expliquer par l’impact écrasant du monument iconique à la mémoire de Yossef Trumpeldor à Tel-Hai (Galilée), Le Lion Rugissant (1934), réalisé par Abraham Melnikov. Considéré comme un héros à la fois par les partis politiques sionistes de gauche et de droite, commémoré tous les ans le onzième jour du mois d’Adar, le destin de Trumpeldor s’est transformé en une légende inégalable qui fait partie de la culture israélienne. Il n’en reste pas moins, que si le nom de Chana Orloff est connu du public de son pays, elle ne fait pas partie du récit officiel de l’histoire de l’art israélienne. Deux raisons probables à cette absence. D’une part,1948, la date de la création de l’État, est également celle de l’apparition en Israël des Nouveaux Horizons, mouvement qui introduit l’abstraction dans un paysage esthétique essentiellement figuratif. Sans entrer dans les détails, on peut affirmer que l’évolution de l’art israélien pendant cette décennie se joue autour de cette tension, où l’œuvre d’Orloff ne trouve pas sa place. Plus important, même si de nombreux artistes israéliens ont séjourné de longues années en dehors de leur pays, essentiellement à Paris, leur base, leurs références, restent toujours israéliennes. Le choix d’Orloff, celui d’être installée en permanence en France, fait que, malgré ses fréquents séjours en Israël ou le réseau important qu’elle y développe, elle est, peut-on dire, assimilée à une touriste ou à une résidente temporaire dans le champ artistique de ce pays. Classée comme faisant partie de l’École de Paris, « guest-star » respectée, reconnue, Orloff n’appartient pas au « milieu » dans une société encore très fermée sur elle-même. Peut-être pour son bien.